Tais-toi et crois-moi

Dans les deux dernières années, il m’est arrivé quelques fois qu’une femme racisée critique un de mes articles en pointant du doigt (ou du curseur) un passage raciste. Ma réaction a été de la remercier de son temps, et de supprimer ou corriger le passage en question. Voilà. Pas plus compliqué que ça. Si nécessaire, il m’était facile de trouver par moi-même plus d’information sur le sujet, pour clarifier ce qui était problématique. Le racisme, comme le sexisme, n’a que peu à voir avec la bonne volonté – il n’est donc pas surprenant que je fasse à l’occasion des commentaires problématiques à ce niveau.

Ce comportement n’a rien de spécial – c’est la façon adéquate de réagir à une accusation de racisme/sexisme/hétérosexisme/cissexisme (calling out). Je ne mérite aucun cookie pour avoir cru la personne sur parole et reconnu mes torts – cela devrait aller de soi.

Le problème, évidemment, est que ça ne va pas de soi.

Maintes et maintes fois, j’ai dû répondre à des hommes qui me demandaient d’expliquer en quoi #NotAllMen était problématique, ou pourquoi le « sexisme envers les hommes » n’existe pas – et ce, malgré une littérature plus qu’abondante sur le sujet. Récemment, j’ai partagé sur ma page Facebook une image qui listait les bonnes et les mauvaises façons d’être « allié » à la cause féministe, notamment, du côté des bons coups, « écouter sans remettre en question ». Cette injonction a été, sans surprise, la plus controversée : comment débattre sans remettre en question? Comment le féminisme pourrait-t-il avancer sans la contribution des hommes? Comment apprendre sans débattre? Ou, pour les critiques les plus élaborées, « lol ».

[Texte: Être un allié proféministe: NON: Donner une conférence sur l’avenir du féminisme Expliquer à une féministe qu’elle doit changer d’approche; Dire à une femme comment s’habiller pour être féministe; Prendre le leadership d’un groupe féministe. OUI: Assumer le soin des enfants; Remettre en question ses propres actes; Intervenir quand un ami/collègue tient des propos sexistes; Être à l’écoute et soutenir sans remettre en question]

Il est bien vu d’avoir des opinions sur tout, de débattre de tout, de chérir la diversité d’opinions, et de célébrer la méthode socratique. Faire une affirmation sans la prouver, lorsqu’on est du côté qui remet en question le statu quo, c’est échouer à remplir son fardeau de preuve. Il y a alors deux solutions, soit d’abandonner tout espoir d’apprendre quelque chose à une personne moins informée, ou de se résigner à expliquer. Encore. Encore. Encore. Encore. J’ai 812 ami.e.s Facebook. Devrais-je, à toute heure du jour et de la nuit, être fraîche et dispo pour un cours de féminisme 101? 

Plutôt que de m’attarder sur pourquoi il est problématique que des hommes se sentent justifiés de s’approprier mon temps (male entitlement), je vais profiter de l’occasion pour expliquer pourquoi « croire sur parole » ne fait pas obstacle à un apprentissage réfléchi et approprié des mécanismes d’oppression. Dans un effort de paraitre moins « antagoniste » et « conflictuelle » (je dois m’être cogné la tête en dormant), je ferais cet exercice au « je », en expliquant pourquoi je choisis de croire les activistes sur parole lorsqu’elles me font part de mécanismes d’oppressions qui ne m’affectent pas directement.

1.      Elle a probablement raison
Je connais plusieurs femmes racisées qui sont brillantes, informées, passionnées, et qui passent des heures à réfléchir sur les oppressions qu’elles vivent, tous les jours. Elles ont lu bien plus de livres et d’articles pertinents que moi. Elles ont eu ces discussions des milliers de fois et connaissent déjà tous les arguments que je pourrais avancer. Donc, si elles me disent que X est raciste, il y a de fortes chances pour qu’elles aient raison. Si elles n’ont pas « raison » au sens de l’état des connaissances dans la littérature, elles ont au minimum raison dans leur façon de vivre le commentaire qu’elles me reprochent. Partir avec une présomption selon laquelle elles sont de bonne foi et ont raison est donc efficace et statistiquement justifié (quitte à réviser mon opinion par la suite).

Ainsi, silly me, puisque ça fait deux ans que je lis, écris et pense « féminisme » plusieurs heures par jour, je m’attends à ce qu’un homme qui n’a jamais vécu le sexisme et a une connaissance rudimentaire du féminisme qu’il présume que ce que je dis est vrai sans exiger que j’en fasse la preuve.

Si je lisais et écrivais sur l’astrophysique, me demanderait-on de faire semblant que mon avis ne vaut pas plus que celui de la personne qui n’en a jamais entendu parler?

2.      Il faut penser aux opportunités d’apprentissage futures
Peut-être ai-je pu penser que « débattre » du racisme dans mon commentaire me permettrait d’apprendre davantage. Si c’est le cas, j’aurais eu tort. Obliger une personne à se justifier et à s’épuiser à me « convaincre » risque plutôt de lui faire décider que, la prochaine fois, elle passera son chemin.

Personnellement, si un homme que je juge à peu près proféministe émet un commentaire sexiste, je lui fais remarquer. La première fois. Si la réponse est défensive, entitled ou autrement inadéquate, je mets mon énergie ailleurs. Alors oui, chaque fois que tu m’obliges à « débattre » quand ça ne m’intéresse pas, en me taguant à répétition et en m’accusant d’être fermée d’esprit ou de ne pas remplir mes responsabilités d’activisme si j’ai autre chose à faire, c’est toi qui y perds. Tu te prives de tout ce que je pouvais t’apprendre si tu étais plus réceptif.

3.      Il y a d’autres façons d’apprendre
Ne pas remettre en question ce qu’une personne concernée me dit ne signifie pas ne pas chercher à savoir « pourquoi ». La première fois que j’ai lu dans un tweet que faire du yoga était souvent de l’appropriation culturelle, je ne me suis pas mis à débattre avec l’inconnue qui en faisait le constat. Je suis allée voir mon amie Google : 77 100 résultats – 196 000 en anglais. Il m’a suffi de lire quelques articles, en commençant par les blogues que je respecte le plus, pour me faire une bonne idée de l’enjeu. Ainsi, j’ai appris, bien plus qu’avec un « débat » violent sur les réseaux sociaux, et je n’ai pas exigé d’une personne qui n’en avait pas envie qu’elle fasse mon éducation. Tout le monde gagne!
L’éducation sociale demande un minimum d’autonomie, et un grand respect d’autrui et de son consentement à la discussion. C’est uniquement comme ça que l’apprentissage est possible, et c’est à cette condition seulement que des allié.e.s pourront se joindre aux luttes émancipatrices sans être contreproductives.fs.

4.      « Avoir raison » et « me convaincre » sont deux choses différentes
Le féminisme n’est pas mathématique. Plusieurs personnes peuvent avoir raison, dépendamment du point de vue. Une personne peut avoir raison sans qu’il soit possible d’en faire la démonstration imparable. Il y a plusieurs façons de mesurer la « raison » dans le(s) féminisme(s) – mais, pour un homme, choisir qui a raison en fonction de ce qui le convainc n’en est pas une. Certaines positions féministes et antiracistes dépasseront forcément l’entendement de l’homme blanc, qui sera naturellement poussé à y voir des faussetés – puisqu’elles seront en contradiction avec ton son savoir accumulé. Les luttes anti-oppression, ce n’est pas une question de qui « gagne le débat »; ce sont des luttes qui prennent place dans des contextes de déséquilibres de pouvoirs et de légitimités. Ainsi, si tu cites le dictionnaire à l’appui de la proposition selon laquelle le sexisme envers les hommes existe, tu t’appuies sur ce déséquilibre de pouvoir. Tu décides quand même de croire sur parole – simplement, tu choisis de croire l’ouvrage général, élitisme, masculin, au détriment de l’expérience vécue et du savoir spécifique.

Je choisis d’être convaincue par les personnes qui vivent les luttes sociales plutôt que par celles qui les combattent – et cela n’affecte en rien ma capacité à réfléchir par moi-même, mon intelligence et mes talents en débat. Je fais simplement le choix de ne pas me placer en juge suprême du savoir – un exercice d’humilité pour lequel les hommes blancs manquent probablement de pratique.

Pour finir
Accepter l’opinion d’autrui comme vraie par défaut n’est pas aussi radical qu’on le laisse entendre. On fait ça tous les jours. Si ma dentiste me dit que j’ai besoin d’un traitement, je vais hocher la tête et me fier à ses explications – quitte à faire une recherche internet par la suite si j’ai des doutes. Si ma professeure me dit que tel est l’état du droit, je n’ai aucune raison de présumer qu’elle se trompe – et si j’obtiens une telle raison de douter, je pourrai aisément vérifier ce qu’il en est. À l’ère de l’internet, croire sur parole et contrevérifier une information sont loin d’être incompatibles. Dire que chacune de nos affirmations doivent être prouvées comme si on déposait notre thèse de doctorat (mais seulement si on remet en question le statu quo) n’est qu’une stratégie d’accaparement de notre temps sous couvert de valeurs vertueuses. Ce n’est pas un comportement approprié, et ce n’est certainement pas le comportement d’un allié.



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