Trois choses plus probables que d’être faussement accusé de viol

L’autre jour, à l’heure du souper, ma famille parlait de harcèlement sexuel par des professeurs sur des élèves. Bien que je ne m’en souvienne pas précisément, c’est certainement moi qui ai amené le sujet – causant un état diffus de surprise : vraiment, les profs font ça? La conversation a rapidement bifurqué vers une observation d’une des personnes assises à table (toutes des professeur.e.s) : « aujourd’hui, tous les profs laissent toujours la porte ouverte quand ils rencontrent une étudiante, pour éviter d’être accusés d’harcèlement sexuel ». Vraiment? Est-ce qu’on en est réellement rendu là? D’abord, à penser que le harcèlement sexuel est si simple à démasquer (ou à démentir); ensuite, à se préoccuper davantage de la réputation des professeurs que de la sécurité des étudiantes?


Source: http://www.helixongroup.com/wp-content/uploads/2016/05/False-or-True-Court-Martial-Defense-UCMJ-Helixon-JBLM-Fort-Lewis-Fort-Riley-Fort-Leavenworth-Fort-Carson-Fort-Sill-Fort-Sam-Fort-Bragg-Fort-Stewart-700x400.jpg
[Description d'image: devant un paysage d'une forêt enneigée, on voit une poteau avec deux pancartes rectangulaires du type de celles qui indiquent les noms des rues. Celle du haut indique "true" (vraie) et pointe vers la droite. Celle du bas indique "false" (fausse) et pointe vers la gauche. Le texte est en bleu.]

Cet article s’adresse à tous les hommes qui craignent d’être un jour faussement accusés de viol ou de harcèlement sexuel. Une petite mise en contexte s’impose : cette peur est irrationnelle et socialement construite. Elle est l’un des nombreux produits dérivés de la culture du viol. Elle est d’autant plus discutable que même les hommes accusés de viol s’en sortent la majorité du temps sans conséquences. Être accusé de viol, à tort ou à raison, est donc loin d’être la tragédie que plusieurs hommes s’imaginent. Mais bon : les peurs ne disparaissent pas simplement parce qu’elles sont irrationnelles (eh oui, les gens ont peur des araignées). Je trouve plus efficace de les remplacer par d’autres peurs, plus logiques et surtout plus productives. Rassurez-vous, mon but n’est pas de terrifier à jamais les pov’hommes (quoique…). Il s’agit plutôt de faire comprendre que, pour un homme préoccupé par son propre intérêt (et qui n’a pas l’intention de violer), la solution la plus logique est encore de lutter contre la culture du viol. Voilà donc, pour vous « rassurer », trois choses plus probables que d’être faussement accusé de viol.

1)      Violer
Ça parait évident pour les féministes, mais il vaut la peine de rappeler que, lorsqu’on entend qu’une femme « accuse » un homme de l’avoir violée, l’explication la plus probable (de très, très, très loin) est qu’il l’a effectivement violée. On estime à 2% (on voit parfois aussi 2 à 8%) les cas classés comme de « fausses dénonciations », un taux comparable à ceux d’autres crimes. Pourtant, lorsque j’ai raconté à des ami.e.s qu’on m’avait volé mon sac à main, personne ne s’est demandé si j’avais inventé toute l’histoire pour attirer l’attention… Il faut aussi comprendre que ces 2% incluent les cas où une plainte est retirée. Bien sûr, cela est loin de signifier que l’accusation était fausse. Pensons simplement au contexte de violence conjugale : il est très facile, pour le violeur (ou même la famille) de mettre pression sur la victime pour qu’elle retire sa plainte. Cela ne la transforme pas en mensonge. Les cas comptés comme des fausses accusations peuvent également inclure les mauvaises identifications, c’est-à-dire que la femme a effectivement été violée, mais qu’elle a identifié le mauvais suspect. L’homme concerné est peut-être innocent, mais le viol n’a encore une fois pas été inventé.

Lorsqu’on tient compte de ces observations, il est facile de comprendre pourquoi les féministes présument toujours que les dénonciations de viol sont véridiques. Pourquoi en douter? Non seulement les fausses accusations sont rares, mais en plus le viol est ridiculement fréquent! Des dizaines de femmes de mon entourage m’ont raconté avoir été violées. Il n’y a rien là de difficile à croire.

Suppose que tu voies des gens entrer dans le bâtiment où tu te trouves avec des parapluies. La conclusion logique est de déduire qu’il pleut. Bien sûr, toutes ces personnes pourraient être en tournage pour un film situé dans un monde où les gens portent des parapluies lorsqu’il ne pleut pas – mais est-ce vraiment l’explication la plus probable? Lorsque plusieurs explications sont envisageables, il est logique de présumer que la plus probable est l’explication pertinente.

Là, vous pourriez me dire : « D’accord, je comprends que les féministes croient les femmes qui dénoncent un viol… Mais moi je le sais que je ne suis pas un violeur! Si je suis accusé de viol, je saurai que c’est faux mais personne ne me croira! » (Vous voulez dire : certaines féministes ne me croiront pas, mais passons).

Eh bien, le raisonnement s’applique même si vous ne pensez pas être un violeur. Il y a en effet deux types de violeurs : ceux qui violent délibérément, et ceux qui ne comprennent pas (et ne se préoccupent pas de comprendre) le consentement. Je vous propose de considérer que, même si vous – le plusse bon gars de tous les bons gars – êtes accusé de viol, il est plus probable que vous ayez porté atteinte à son consentement sans vous en rendre compte, plutôt qu’elle fabule.

Source: http://theenlivenproject.com/wp-content/uploads/2012/11/rapist_visualization_03.jpg
[Description d'image: infographie en tons de beige de "The Eleven Project" présentant un carré formé d'environ 1000 bonhommes représentant des violeurs. Différentes couleurs permettent de représenter la toute petite proportion de ceux-ci dont le viol est rapporté (100), qui sont soumis à un procès (30), et qui son mis en prison (10). Deux bonhommes colorés en noir représentent les hommes faussement accusés de viol. On voit donc que le plus probable, pour un violeur, est de ne vivre aucune conséquence.]


2)      Une femme proche de vous est violée
Il y a quelque chose de fondamental que certains hommes qui participent à la culture du viol ne semblent pas comprendre. Lorsque vous refusez de confronter la culture du viol, vous protégez certes votre privilège de violer à votre guise, certes, mais vous oubliez de considérer que d’autres hommes utiliseront ou ont utilisé ce même privilège pour violer votre mère, votre femme, votre fille, votre sœur…. En raison du faible taux de cas rapportés à la police, il est très difficile d’évaluer précisément quel pourcentage des femmes sont violées. Il est cependant certain qu’il s’agit d’une proportion importante. Les statistiques avancent souvent des chiffres avoisinant les 25%, mais tendre l’oreille nous amène rapidement à considérer que 75% serait sans doute plus exact. Quoiqu’il en soit, il est beaucoup plus probable qu’une femme que vous aimez soit violée, plutôt que vous soyez faussement accusé de viol : ne vaut-il pas la peine, dans ce cas, d’adopter une perspective pro-survivantes?

Je ne suis pas fan de la rhétorique de « ça pourrait être ta fille ». Je ne vois pas pourquoi les hommes devraient se foutre complètement que je sois violée et s’intéresser au problème seulement quand il touche leur famille. Malgré tout, je crois que, dans ce contexte, il s’agit d’un outil puissant pour inviter les hommes qui pensent bénéficier du bouclier de la culture du viol à revoir leurs priorités. 

3)      Être violé
Bien que la grande majorité des victimes d’agression sexuelle et d’autres crimes à caractère sexuel soient des femmes et des filles, des hommes et des garçons en sont aussi victimes (ils sont généralement violés par un autre homme). Même si personne n’aime s’imaginer qu’iel sera un jour victime d’un tel crime, il faut être réaliste. Il est bien plus probable que vous soyez vous-même violé plutôt que faussement accusé d’un viol. Vos propos teintés par la culture du viol pourraient bien se retourner contre vous. Pourquoi ne pas plutôt vous empresser de combattre le patriarcat et la culture du viol?

En conclusion
J’espère vous avoir convaincu que, même si vous êtes un homme, participer au mythe des fausses accusations de viol est contre-productif, pour ne pas dire dangereux. Choisissez donc de vous informer sur la culture du viol et de la combattre activement : même si vous n’avez absolument rien à foutre des milliards de femmes qui seront violées au cours de leur vie, vous agirez tout de même de façon logique considérant votre réalité personnelle. Il n’y a aucune raison, à moins d’être et de vouloir être un violeur, de défendre l’idée selon laquelle les fausses accusations de viol sont répandues au point de constituer un phénomène social. C’est ce constat qui m’a amené à une conclusion fort pratique dans un autre de mes articles, intitulé Allo! J’ai décidé que tu étais un violeur. Si vous avez aimez ce texte, je vous invite à le lire également en cliquant ici.



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Inspiration de cet article: https://www.buzzfeed.com/charlesclymer/5-things-more-likely-to-happen-to-you-than-being-f-fmeu


Pourquoi être «pour» ou «contre» le voile ne change rien

Il y a quelques jours, une ancienne connaissance, voilée, m’a contactée pour me confronter subtilement sur le fait que je n’avais rien écrit sur mon blogue concernant la polémique du burkini. Très gentiment, elle m’a fait savoir qu’elle aimerait bien me lire sur le sujet, et elle m’a rappelé que la situation était devenue intenable pour les femmes portant le voile, même à Montréal. C’est vrai que j’hésite à me prononcer sur la question étant donné que je ne suis pas personnellement concernée. Lorsqu’une polémique fait rage, je considère qu’il faut laisser l’espace du débat public en priorité aux personnes concernées – dans ce cas, les femmes musulmanes et voilées. Mais peut-être avais-je aussi peur de recevoir moi-même des attaques, ou de perdre des suiveuses, en ouvrant cette boîte de pandore. Quoiqu’il en soit, à ce stade, le silence ne peut être vu autrement que comme de la complicité. Je me propose donc de vous partager quelques réflexions sur le débat du voile musulman.

Mon idée n’est pas de vous dire comment vous devriez considérer le voile. Qu’il vous mette mal à l’aise, que vous y voyiez le symbole d’une oppression violente ou que vous croyiez en son pouvoir émancipateur, ce n’est pas moi qui vous ferais changer d’avis. Ce n’est de toute façon pas ma place. J’éprouve moi-même un certain malaise avec le fait que les vêtements et codes vestimentaires continuent d’être aussi genrés (qu’on parle du voile ou de la jupe), mais j’en suis venue à réaliser que mon avis personnel sur le voile n’avait pas vraiment d’importance. Ou, plutôt, qu’il n’avait pas d’incidence sur la façon dont je devais me positionner dans le « débat ». J’espère donc que ces réflexions vous parleront quel que soit l’opinion que vous avez du voile.


[Description d'image: photo d'une femme à la place, entourée de policiers, en train d'enlever son voile.]
Source: http://www.telegraph.co.uk/content/dam/news/2016/08/24/106669929_burkini_news-large_trans++eo_i_u9APj8RuoebjoAHt0k9u7HhRJvuo-ZLenGRumA.jpg 


Étape 1: La priorité de toutes les féministes
Indépendamment de ce qu’on pense du voile et des femmes qui le portent, un positionnement féministe nous oblige à considérer que la priorité est la sécurité des femmes. Cette prémisse doit tenir même si vous considérer que porter le voile est une aberration, puisque toutes les femmes méritent de vivre sans violences ou craintes de violences. Ainsi, la sécurité des femmes voilées devra primer sur le sentiment d’inconfort des personnes laïques qui n’aiment pas les voir, ou sur l’idée abstraite de la « laïcité » nationale. Certes, cela ne vous dit pas quoi penser de la règlementation du port du voile – on peut, à ce stade, penser qu’une ou l’autre des positions assure la sécurité des femmes – mais l’essentiel est de se mettre d’accord sur l’objectif primordial. Mettre les femmes à l’avant-plan, ça nous permet de filtrer les opinions de toutes les personnes qui se prononcent sur le voile en ayant d’autres priorités en tête (l’assimilation des immigrantEs, la culture laïque, l’islamophobie, la fiabilité du processus électoral – si on étend le débat au-delà du contexte de la plage, etc.).

Étape 2 : La sécurité de la pratique
La deuxième étape du raisonnement est de se demander qu’est-ce qui peut garantir, ou au contraire amoindrir, la sécurité des femmes. On peut considérer la sécurité au sens large : le sentiment de sécurité qui permet de sortir de chez soi, la protection face à la violence conjugale, l’absence d’agressions verbales dans la rue… Tout cela est pertinent. La plupart des gens se demandent alors si le voile est une entrave à la sécurité des femmes. 

Position 1 : Pour les féministes qui veulent interdire le voile, le raisonnement est souvent basé sur une prémisse de violence conjugale ou de violence culturelle systémique. Le mari, ou le contexte culturel, contraint la femme à porter un vêtement peu pratique pour la faire garante de la « modestie » et de la « pureté » de la famille. Il s’agit donc d’une atteinte à sa liberté, et, si les représailles sont violentes en cas de défaut de porter le voile, à sa sécurité. Le problème est que, si le mari est violent (et il existe des hommes violents dans toutes les cultures et dans toutes les religions), il est peu probable que dévoiler la femme mette fin à la violence. D’abord, parce qu’elle pourrait être punie pour cet outrage aux bonnes mœurs. Ensuite, parce que la violence conjugale est un système complet de violences et de contrôle qui ne se décline pas uniquement en une contrainte. Je ne veux pas dire ici que tous les hommes dont la femme est voilée sont violents, ou que les hommes musulmans sont plus violents que les autres. Ce que je cherche à démontrer, c’est plutôt que, même si on croit que c’est le cas (ou que ça peut occasionnellement être le cas), dévoiler la femme est inefficace. Pour être franche, je crois que notre société n’a pas encore trouvé de solution efficace à la violence conjugale. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour ne pas agir, mais toutes les actions contre la violence conjugale n’ont pas forcément les conséquences voulues. À titre d’exemple, la criminalisation de la violence conjugale – que je ne veux pas ici remettre en question – amène souvent des femmes victimes en prison, parce que les policiers, comme la plupart des gens, ne comprennent pas comment la violence conjugale opère et arrêtent les deux membres du couple. Tout ça pour dire que, même si on croit que le voile est nécessairement synonyme de violence, la voie présentement considérée en France reste une piètre option.

Position 2 : La deuxième position qu’on peut avoir sur le voile est que celui-ci est libérateur. Toutes les femmes qui le portent le font par choix, et il faut respecter cette affirmation culturelle. Évidemment, si l’on a une telle position, chercher à dévoiler les femmes est bien sûr inutile.

Position 3 : La troisième position est plus ambivalente. On croit que le voile est synonyme d’un éventail d’expériences pour les femmes qui le portent – parfois positives, parfois négatives. Ou encore, on éprouve un certain malaise face au voile sans non plus le trouver radicalement différent de d’autres pratiques culturelles comme l’épilation (qui vise, elle aussi, à cacher les poils des femmes!), le maquillage ou le port de robes. Dans cette optique, on rêve d’une société ou les vêtements et l’apparence ne seront plus autant genrées, mais dévoiler les femmes n’est pas non plus notre priorité.

Étape 3 : La sécurité dans une société qui blâme les victimes
Il y a cependant une considération primordiale qui transcende les positions exposées précédemment. Le problème des politiciens qui s’empressent d’interdire le voile est qu’ils s’arrêtent à la première étape du raisonnement. Ils se demandent si des politiques dissuadant le port du voile augmentera la liberté et la sécurité des femmes chez elles et par rapport à la pratique, sans tenir compte d’une donnée importante : nous vivons dans une société qui blâme les victimes. Ce phénomène, ancré dans la culture du viol, est appelé victime blaming en anglais, et il signifie que, lorsqu’une femme vit une violence sexiste (notamment sexuelle), on expliquera la violence par son comportement, on trouvera des excuses à l’auteur de la violence et on jugera ses actions à elles.

Alors, qu’est-ce qui se passe lorsqu’on adopte un règlement anti-voile ou anti-burkini? Comme on l’a vu à la première étape, on adopte l’hypothèse selon laquelle les femmes voilées sont opprimées, et donc victimes de violence sexistes. On pense alors bien faire. Sauf que, immédiatement, la situation se retourne contre la femme voilée. Vous l’avez peut-être observé dans votre entourage : c’est quand vous croisez une femme voilée que les gens font des commentaires négatifs sur l’islam, les personnes arabes ou le voile. Les gens s’énervent et froncent les sourcils. Les témoignages de femmes voilées qui prennent la parole un peu partout – sur internet, bien sûr, mais aussi parmi mes amies – confirment que le climat anti-voile mène à beaucoup plus de violences dans l’espace public. Elles vivent du harcèlement de rue, sont agressées dans les transports, risquent de perdre leur emploi… Cette conséquence est tout à fait injuste, mais elle est indéniable. Ne me croyez pas sur parole : parlez aux femmes voilées de votre entourage et faites quelques recherches sur internet. On ne peut pas ignorer cette réaction populaire de blâme des victimes simplement parce qu’elle est illogique. Si, comme on l’a établi au début de l’article, notre priorité est la sécurité des femmes, les agressions des femmes qui continuent de porter le voile par des anti-voile misogynes doit entrer dans le raisonnement.

Quelle est la conséquence de ce constat? Si on est, pour simplifier, « pro-voile », alors on voit des femmes innocentes être agressées à cause d’un simple morceau de vêtement, à cause du climat islamophobe de blâme des victimes créé par ces politiques dissuasives. Forcément, on ne peut pas soutenir ces interdictions.

Si on est, pour simplifier encore une fois, « anti-voile », alors on voit encore une fois des femmes innocentes qui, en plus d’être opprimées à la maison par leur mari ou symboliquement par leurs vêtements, sont menacées dès qu’elles sortent de chez elles. Quel résultat est-ce que ça peut avoir? Comme toutes les femmes qui vivent du harcèlement de rue, elles voudront moins sortir de chez elles. Elles seront davantage isolées au sein même de la famille ou de la communauté qu’on a jugées oppressives. Une femme qui reste à la maison (surtout si, comme cela a été suggéré au Québec à l’époque de la « Charte des valeurs », elle perd son emploi à cause de son voile) est évidemment beaucoup plus vulnérable à la violence conjugale. Donc, ce que ces politiques réussissent à faire, c’est d’isoler davantage les femmes voilées (je précise que, même si le but des politiques n’est pas la protection des femmes mais leur intégration à la société dite « normale », il s’agit pareillement d’un échec). Faisons une analogie un peu extrême : supposons que le voile est tellement mal qu’il est aussi indicateur de la violence conjugale que le fait d’être couverte de bleus. Alors, nos politiciens décident d’interdire aux femmes qui ont des bleus d’aller à la plage, voire à l’hôpital. Résultat, soit les femmes les cachent, soit elles restent chez elles. Du coup, on vient de rendre la violence conjugale plus difficile à détecter. Et si elles bravent l’interdiction, elles s’exposent à une amende, à une humiliation publique ou à la criminalisation – on blâme les victimes alors que l’homme qui les a battu peut se baigner tranquillement dans son speedo sans attirer l’attention de quiconque. Il y a quelque chose qui cloche ici...

On fait quoi alors?
J’espère que ces réflexions vous auront convaincu-e-s qu’il faut s’opposer aux politiques qui interdisent aux femmes de porter le voile. Sans même entrer dans la question de la liberté et du choix des femmes de s’habiller comme elles veut, ou dans l’enjeu du contrôle incessant du corps des femmes, on a pu voir que se concentrer sur le plus important – la sécurité des femmes – prouve que ces politiques sont contre-productives, et ce, même si on déteste profondément le voile. Comme on l’observe dès qu’on prend la peine de porter attention, elles créent un climat où le racisme et le sexisme se combinent pour générer une forme particulièrement violente de blâme des victimes. Si le voile vous préoccupe, vous devez tout de même agir de façon solidaire envers les femmes voilées, et lutter contre les violences quelles vivent quotidiennement dans une société qui les étiquette comme des « victimes coupables ». Plutôt que de soutenir de telles politiques, attaquez-vous aux enjeux sous-jacents. Finalement, le problème n’est pas le voile; il peut être la radicalisation religieuse, la violence conjugale, les vêtements genrés… Mettons donc l’énergie qu’on met à réguler comment les femmes s’habillent à plutôt prévenir et contrer la violence conjugale (envers toutes les femmes). C’est ainsi qu’on pourra créer une société où les femmes de toutes appartenances culturelles sont vraiment libres. 


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Descriptions d'image et sous-titres: l'accessibilité sur internet

Source: https://www.accessibilit.com/drive/uploads/2014/09/document-1120x400.jpg
[Description d'image: le mot "inaccessible" est écrit en lettres imprimées sur un fond blanc. On voit une efface au bout d'un crayon à mine en train d'effacer les deux premières lettres, qui sont plus pâles ((in)accessible)]

Comme vous l’aurez peut-être remarqué, depuis quelques temps, les images utilisées dans mes articles sont toujours décrites. Je prends donc quelques minutes pour accompagner chaque contenu visuel d’une courte description, comme par exemple « image d’une foule lors d’une manifestation pour le droit à l’avortement ». Quelques personnes m’ont demandé pourquoi je faisais une telle chose. Je profite de cette occasion pour dire quelques mots sur l’accessibilité sur internet.

Pourquoi inclure des descriptions d’image
Le contenu visuel, virtuel ou non, n’est pas accessible également à toutes les personnes. Les personnes aveugles, qui utilisent aussi internet et les réseaux sociaux, ne peuvent pas voir ou bien voir les images et photos. Certaines personnes aveugles pourront voir le contenu en utilisant un zoom, ou alors si l’image est claire, mais d’autres n’obtiendront pas l’information ou seulement une partie de l’information. Or, l’image est une partie intégrante de l’article ou du contenu partagé. En ne décrivant pas l’image de manière à ce qu’elle puisse être lue par la personne aveugle (par exemple, en zoomant ou avec une liseuse), on lui empêche de participer pleinement à l’expérience du web. Il s’agit d’une forme de discrimination qui participe à l’inaccessibilité des réseaux sociaux. En revanche, en prenant seulement quelques secondes pour fournir l’information essentielle, on permet à toutes les personnes, indépendamment de leur vision, d’apprécier également le contenu.

·         Je n’ai aucun.e ami.e aveugle
À l’ère des réseaux sociaux, on ne sait jamais vraiment quelles personnes sont rejointes par le contenu qu’on génère ou partage. Je n’ai peut-être pas de personne aveugle dans mes ami.e.s Facebook, mais ma page est publique, ce qui signifie qu’elle peut être vue par des parfait.e.s inconnu.e.s. Présumer que ces personnes sont toutes voyantes est capacitiste.

Par ailleurs, même si mon article ne sera jamais lu par une personne aveugle, il sera lu par 1000 personnes voyantes dont la curiosité sera éveillée par mes descriptions d’image. J’ai commencé à les rédiger parce que je voyais d’autres féministes le faire, et à mon tour on m’approche pour me demander plus d’information sur ces descriptions. Ainsi, participer à l’accessibilité du web bénéficie de l’effet papillon.

·         Je n’arrive pas à bien décrire les images
Si, comme moi, vous n’avez aucune intelligence visuelle, rédiger des descriptions d’image vous sera laborieux. Cependant, sachez que vous descriptions n’ont pas à être parfaites. C’est évident que mes descriptions sont moins belles et complètes que celles de Guerrilla Feminism, par exemple, mais une description imparfaite est mieux que rien du tout. Par ailleurs, on s’améliore rapidement. Ainsi, si vous persévérez, vous trouverez les descriptions de plus en plus faciles à faire.

·         Est-ce que ça sert juste aux personnes aveugles?
Les descriptions d’image bénéficient également aux personnes qui utilisent l’internet sans télécharger le contenu image. Cela permet aux personnes qui n’ont pas accès à internet haute-vitesse ou illimité de profiter des réseaux sociaux ou des sites web à moindre coût. Ainsi, rédiger des descriptions d’image permet aussi de lutter contre le classisme.

·         Mais Suzanne… tu n’es pas aveugle!
Je bénéficie d’un grand privilège visuel. En plus, ça ne fait pas tellement plus qu’un an que je m’intéresse à l’accessibilité. Je vous invite donc à vous informer auprès de sources plus légitimes que moi pour compléter cette petite introduction.

Article assez complet sur les descriptions d’image et comment les rédiger (en anglais) : http://hubpages.com/art/Image-Descriptions-And-How-To-Write-Them

James Rath est vlogueur, créateur de films et légalement aveugle. Sur son vlog, il parle de descriptions audios pour les films (en anglais, sous-titré en anglais) : https://www.youtube.com/watch?v=jKIjwYTBklM ; https://www.youtube.com/watch?v=MZ7YLTGNpao

Pourquoi inclure des sous-titres ou transcriptions de vidéos
J’ai appris récemment que de nombreuses personnes confondent « s/Sourd.e » et « aveugle ». Plusieurs blogueuses/vlogueuses s/Sourdes (et voyantes) témoignent qu’on leur a offert un menu en braille au restaurant (!?!). Loin de moi l’idée de participer à une telle confusion, mais je profite de cet article pour glisser un mot sur l’accessibilité des vidéos aux personnes s/Sourdes.

·         Pourquoi les vidéos sont-elles souvent inaccessibles?
Pour les personnes s/Sourdes, le contenu auditif peut être totalement ou partiellement inaccessible. Les personnes s/Sourdes n’ont pas toutes le même niveau de « perte auditive », et certaines communiquent oralement. Cependant, une vidéo, surtout s’il y a une musique de fond ou si on ne voit pas bien le visage de la personne qui parle, risque fortement d’être incompréhensible pour une personne qui n’est pas entendante.

·         Comment rendre une vidéo accessible?
Pour remédier à ce problème, il suffit tout simplement de sous-titrer les vidéos, ou de rendre disponible une transcription de son contenu. Le sous-titrage se fait très facilement sur Youtube ou avec des outils ou logiciels d’édition. Il existe même une pratique de « sous-titrage communautaire », ou des personnes collaborent au sous-titrage de vidéos dans plusieurs langues (amara.org).
En passant, le sous-titrage permet aussi « d’écouter » des vidéos en classe: tout le monde y gagne!

·         Existe-t-il un sous-titrage automatique?
Youtube fournit l’option de sous-titrer automatiquement une vidéo… et le résultat est totalement incompréhensible. Testez-la en coupant le son, et vous verrez que le contenu est tout sauf accessible. Rikki Poynter en fait la démonstration dans cette vidéo (en anglais) : https://www.youtube.com/watch?v=AizBOhsgpuY

·         Pour en savoir plus
Rikki Poynter est une activiste et vlogueuse Sourde qui milite pour le sous-titrage du contenu vidéo sur Youtube. Visitez son vlog pour en apprendre davantage : https://www.youtube.com/channel/UCS7wVohIwd66b95xyuw7DFQ


J’espère que cet article vous aura permis d’en apprendre davantage sur l’accessibilité sur internet. Sachez que je ne suis ni sourde, ni aveugle, et que je ne me prétends pas une référence en la matière. Je cherche simplement à populariser ces pratiques chez mon lectorat francophone. Notez aussi que l'accessibilité sur internet nécessite beaucoup d'autres changements que les deux exemples que je présente. 


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Les féministes sont-elles moralisatrices?

Les hommes ont des opinions, les femmes ont de la morale.

C’est du moins ce qui semble se dégager des critiques que reçoivent de nombreuses penseuses féministes. Pas plus tard qu’aujourd’hui, deux personnes sont venues commenter mon plus récent article en l’accusant d’être moralisateur, à grand renfort de comparaisons religieuses. La foudre de Dieu pour les pauvres pécheurs, et la foudre des féministes pour les pauvres sexistes : du pareil au même.

Pour vous donner un peu de contexte, mon plus récent texte invitait les féministes à être attentives à différents signes pouvant indiquer que leur relation avec un homme interférait avec leur féminisme. La plupart des féministes sont éduquées à reconnaitre les relations malsaines et la violence conjugale. Mon intention était donc de mettre en lumière des comportements moins évidents, moins problématiques sur le plan individuel, mais montrant une priorisation de l’amour d’un homme sur la solidarité entre femmes. Pour les femmes qui voudraient que leur féminisme demeure intact et que leurs sœurs demeurent leur priorité, l’article devait permettre un autodiagnostic de leur relation. En quelques jours, cet article est devenu mon plus populaire depuis la création de mon blogue – c’est-à-dire qu’il a été plus lu que 90 autres articles de ma plume. Je ne veux pas tirer de conclusions hâtives, mais j’aurais tendance à penser que plus d’une femme ont trouvé mes conseils utiles…

Il n’est pas difficile de comprendre qu’un tel texte puisse déranger. Une femme qui a une vie en dehors de sa relation amoureuse avec un homme est par défaut dangereuse. Si elle remet en question l’amour hétéroromantique censé la rendre « aveugle », elle transgresse les attentes propres à sa condition de femme. Je ne m’étonne donc pas d’avoir reçu des commentaires négatifs. Pourquoi, cependant, la critique consiste-t-elle à m’accuser d’être moralisatrice? En quoi cette accusation relève-t-elle du sexisme?

[Description d'image: dessin d'un Schtroumpf (petit bonhomme bleu)  à lunettes ayant l'index levé et semblant être en train de sermonner quelqu'un.e]
Source: https://lamainaloreille.files.wordpress.com/2016/01/schtroumpf-c3a0-lunettes-schtroumpf-moralisateur.jpg


Moralisatrice? Seulement si j’ai raison!
La personne qui me reproche d’être moralisatrice plutôt que d’avoir « le bon argumentaire » a elle-même recours à un argument assez pauvre. Elle ne me dit pas que j’ai tort dans ma position. Elle ne démontre pas que la culture hétéroromantique n’est pas telle que je la décris. Elle ne cite pas un autre courant de pensée, ni ne relève des sophismes dans mon texte. Bref, elle ne remet pas en question la validité de ma position, mais déplore uniquement que j’incite d’autres à me suivre. Mon opinion est valide tant qu’elle est mienne, mais je ne devrais pas tenter d’en convaincre d’autres femmes. Comme les femmes sont incapable de réfléchir par elles-mêmes [veuillez noter le sarcasme], elles ne prendront pas mon texte comme un argument ou un outil, mais comme une injonction. C’est donc le résultat et non le contenu de mon raisonnement qui est attaqué.

Mais pourquoi des femmes se sentiraient-elles « sermonnées » par mon texte? Pourquoi se sentiraient-elles obligées de me suivre? Je n’ai aucun pouvoir sur mes lectrices. Forcément, si elles adoptent la même position que moi à la lecture d’un de mes textes, c’est qu’il a dû être convaincant.

On m’accuse d’être moralisatrice parce que j’ai raison – non pas raison « dans l’absolu » (si tant est qu’une telle qualification soit possible), mais raison aux yeux de mon public. Lorsque Roosh V argumente pour la légalisation du viol, personne ne l’accuse d’être « moralisateur ». Lorsque je présente des arguments démontrant qu’il est logique d’être végane, on m’accuse d’être moralisatrice à défaut de pouvoir se convaincre soi-même que manger de la viande soit un choix possible à rationnaliser.

La morale a deux connotations : elle est bonne, et elle est dévaluée par rapport à la loi ou la logique. On oppose donc la morale à l’immoralité (la position de Roosh V n’est pas morale) ainsi qu’à la loi (il ne faut pas légiférer sur la sexualité parce que cela serait moralisateur). Le premier échec de la critique qui me reproche d’être moralisatrice est donc de reconnaitre que ma position est bonne – il est effectivement important que les femmes gardent leurs valeurs, leur libre-arbitre et le contrôle de leur vie lorsqu’elles sont en couple.

Moralisatrice? Surtout si je suis femme
Le deuxième problème de l’accusation de « moralisation » est d’être empreinte de sexisme. Je ne dis pas que les hommes ne sont jamais accusée d’être moralisateurs, mais que c’est un reproche que l’on fait plus aisément aux femmes – surtout aux femmes qui s’intéressent aux « choses de femmes » comme le féminisme. Ainsi, le débat sur la prostitution/le travail du sexe, qui est le parfait exemple d’un débat divisant des penseuses féministes qui ont coulé leurs arguments respectifs dans des milliers de pages, est réduit à une question de moralité. Si on est « contre » la prostitution, on est moralisatrice. Si on est « pour », on n’a pas de morale. Le reste est rapidement évacué.

Les hommes ont la loi, l’argument, la logique. Les femmes ont la morale, l’émotion, l’intuition. Ce n’est pas un hasard. C’est le mythe de la neutralité masculine. 

Pourtant, si notre raison se guide sur l’éthique – si l’on s’efforce de prendre des décisions rationnelles en fonction de nos valeurs elles-mêmes réfléchies –, la distinction logique/morale est plus ténue qu’on le pense. J’invoquerai à nouveau l’exemple de mon véganisme : pour moi, c’est l’aboutissement d’une réflexion profonde et un mode de vie totalement logique – si bien que j’ai parfois de la difficulté à comprendre les personnes omnivores et végétariennes, bien que je l’aie été il y a à peine quelques années. Parallèlement, mes valeurs antispécistes sont importantes pour moi, et si je consommais un produit animal, je jugerais que j’ai commis une faute morale. La morale et la logique s’alimentent mutuellement : la morale transforme la logique en action. En réalité, toute personne qui réfléchit désire que le fruit de sa réflexion se transforme en action : rares sont les personnes qui ne pensent que pour penser, et encore plus rares sont celles qui prendront la peine de partager leurs réflexions sans espérer qu’elles donnent lieu à des changements chez les personnes qui les écoutent.

S’il est artificiel de séparer l’argument de la morale, où peut-on trouver la propension à traiter les féministes de moralisatrices, si ce n’est dans le sexisme? Prenons Kant comme exemple extrême : un penseur qui a tiré de ses réflexions des normes éthiques strictes. Pourtant, on l’étudie à titre de savant, et on n’en parle pas comme on parlerait du pape! Ce qu’il a écrit est noble, masculin, rationnel, et artificiellement séparé du vécu. C’est un homme qui joue son rôle d’homme. Mais moi qui suis une femme qui fait des choses de femmes, je suis plus moralisatrice qu’un homme qui est le plus connu pour avoir édicté un système de règles morales!

Moralisatrice… parce que ça fait mal
Il me vient une autre raison pour laquelle le reproche de la moralisation – ou une proche variante – est utilisé contre les féministes. Je pense à toutes les fois où l’on m’a accusé d’être « paternaliste ». Parce que je théorise sur le célibat politique, il parait que j’oblige les femmes à se contenter de la compagnie des chats. Parce que j’écris sur les manières dont le patriarcat rend les femmes vulnérables à la violence des hommes, il parait que j’infantilise les femmes.

M’accuser d’être paternaliste est doublement dommageable. Premièrement, en me reprochant de faire exactement ce que je reproche au sexisme, il tente de me convaincre que je « nuis à ma cause ». Comme j’en ai déjà parlé brièvement, pour une féministe qui consacre sa vie à sa cause, être accusée de lui nuire est un des coups qui fait le plus mal – et les antiféministes s’en sont rendu compte. Que pourrais-je imaginer de pire pour mes écrits que d’opprimer davantage les femmes? Quelle tactique pourrait mieux me convaincre de cesser d’écrire que celle qui me fait penser que je suis contre-productive? Lorsque les masculinistes échouent à nous faire taire par la menace sexiste, ils tentent de retourner notre féminisme contre nous.

Deuxièmement, la personne qui m’accuse de participer malgré moi au sexisme occulte la véritable cause de l’oppression des femmes. Il est tellement évident que ce ne sont pas les théories féministes qui empêchent les femmes d’exercer leur libre-arbitre! Pourtant, on en arrive à l’oublier avec des parallèles de mauvaise foi entre l’injonction sexiste et le conseil féministe. Même si le féministe était effectivement fait d’injonctions, jamais elles ne seraient aussi dommageables que les injonctions sexistes. Quand le patriarcat a dit « mariez-vous », des milliards de femmes et d’enfants ont été mariées contre leur gré, des femmes ont été violées au nom du « devoir conjugal », des femmes sont mortes faute d’avoir pu se séparer d’un mari violent… Quand une féministe dit « ne vous mariez pas », jamais aucune femme ne pense que sa vie serait menacée si elle n’obéit pas. Elle rencontre cette supposée « injonction » et se dit « ce type de féminisme ne m’intéresse pas », ou bien « voilà une opinion minoritaire intéressante – peut-être ne devrais-je pas me sentir obligée de me marier ». Constatez la différence.


J’écris avec la force de mes convictions et je profite de mes habilités rhétoriques. Si, à cause du ton de mes textes, mon blogue vous parait trop dictatorial, rien ne vous empêche de passer votre chemin ou de prendre l’argument avec un grain de sel. Vous n’en mourrez pas. Alors ne venez pas me dire que lorsque j’écris comme les mots me viennent, je suis moralisatrice à l’image de l’Église (dont l’objection morale à l’homosexualité TUE TOUS LES JOURS!) ou du patriarcat (dont les multiples injonctions TUENT TOUS LES JOURS). Au pire, c’est une « moralisation » sans préjudice. Prétendre autre chose n’est que sophisme et mauvaise foi. 


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Trois signes que ton amour pour un homme interfère avec ton féminisme

Ma méfiance envers l’amour hétéroromantique n’a rien de secret. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, le fait d’être en couple, pour une femme, est susceptible de l’amener à prioriser l’épanouissement de son partenaire sur le sien, de réduire le temps qu’elle alloue à ses intérêts personnels (y compris la lutte féministe) et même de l’exposer à la violence conjugale. Ces risques sont d’autant plus importants si elle fréquente des hommes. Certaines conséquences du couple hétéroromantique sont plus ou moins hors des mains de la femme : il est très difficile de lutter contre la culture hétérosexiste qui dicte des pratiques dans le couple, et plus difficile encore de s’extirper de façon sécuritaire d’une situation de violence conjugale. Dans cet article, je m’intéresse à d’autres problèmes potentiels du couple hétérosexuel (qui s’appliquent également à une amitié homme-femme) plus faciles à éviter – en autant qu’on en soit consciente. Si vous êtes une féministe qui fréquentez des hommes, voilà trois comportements que vous devriez surveiller si vous vous inquiétez que votre amour interfère avec votre féminisme.


[Description d'image: photo prise de près du visage d'une personne
avec les cheveux châtain, mi-longs. La personne porte un bandeau
blanc sur les yeux sur lequel il est écrit "LOVE" (amour)]
Source: lovinside.com/wp-content/uploads/2014/11/xSlOwXvVLLqh6v3Guadq9f095Oc.jpg

1)      Vous vous portez garante de « votre homme »
Comme je fréquente peu d’hommes socialement, mes connaissances présument avec raison que ceux que je côtoie sont proféministes. Je suis comme un terrain de baseball très sélectif : trois strikes sexistes = out permanent. Malgré cela, je ne me porte jamais garante de mes amis masculins. Qu’est-ce que je veux dire par là? Vous ne m’entendrez jamais affirmer qu’ils sont parfaits, totalement proféministes ou des alliés sans failles. Lorsqu’on me demande de décrire leur engagement antisexiste, je dis généralement qu’ils sont « plutôt corrects », qu’ils ne m’ont « pas trop déçue jusqu’à présent », ou qu’ils n’ont jamais (ou rarement) tenus des propos sexistes devant moi. Je n’irai pas plus loin.

Pourquoi est-ce important? Il ne s’agit pas seulement d’affirmer ou de reconnaitre que le proféministe parfait n’existe pas. L’essentiel est surtout de ne pas généraliser mon expérience avec un homme X de manière à présumer de celles d’autres femmes.

Comme j’ai l’œil pour les faux-féministes, il m’est arrivé à quelques reprises de dénoncer des réflexes sexistes de connaissances perçues comme des « bons gars ». Une réaction très fréquente que j’ai observée de la part de mes amies féministes en est une d’incrédulité et/ou de déni : « il est vraiment gentil avec moi », « je trouve que c’est un allié », « ne l’attaque pas, je sais que c’est un bon gars dans le fond ». Bien sûr, il est envisageable que différentes femmes/féministes perçoivent différemment un même homme – mon allié n’a pas à être ton allié, et réciproquement. Mais quand une femme se porte garante d’un homme – qu’il soit un ami ou un amoureux –, en avançant qu’il n’a pas été ou ne sera pas sexiste, cela dissuade la dénonciation de comportements problématiques et encourage la culture du silence. Cela peut même avoir le même effet que le gaslighting – une violence psychologique qui fait douter la victime et l’amène à remettre en question ses propres souvenirs – si votre interlocutrice se convainc qu’elle a dû mal interpréter la situation.

Bien sûr, annoncer au monde que votre amoureux n’est pas sexiste ne fait pas de vous une personne abusive (quoique peut-être un peu trop optimiste). Cependant, avant de le faire, demandez-vous comment cette aura que vous lui accordez, ce sceau de certification, affectera les femmes de votre entourage qui auront vécu des mecsplications (mansplaining) ou autres micro-agressions de sa part.


Ainsi, si vous constatez que vous avez tendance à affirmer que votre amoureux « est définitivement un proféministe », « ne dit jamais rien de sexiste » et est à toutes fins pratiques parfait, songez à individualiser votre expérience pour ne pas implicitement empêcher vos camarades de se former leur propre opinion. D’autant plus que, si vous êtes reconnue comme « une féministe », votre seule présence à ses côtés risque de le blanchir d’avance de tout soupçon de sexisme.

2)      Vous étalez votre expérience positive à tort et à travers
Tant mieux si votre relation amoureuse est saine, enrichissante et égalitaire. Je ne vous souhaite rien de moins. Il est tout à fait normal, lorsque c’est le cas, de vouloir partager son bonheur avec ses proches et (vive Facebook) ses moins proches. Des témoignages de couples engagés dans l’égalité au sein de la relation peuvent même inspirer d’autres femmes à s’attendre à être traitées avec respect et considération, allant à l’encontre de la représentation problématique dans la culture populaire de relations violences comme romantiques.

Il y a cependant le bon « temps et lieu » pour partager la Bonne Nouvelle de votre relation. Je m’avance encore une fois avec un contre-exemple. Si je partage sur les réseaux sociaux des réflexions critiques de l’hétéroromantisme, des témoignages de violence conjugale ou une dénonciation de la prévalence du sexisme ordinaire, il est probablement inadéquat de commenter en racontant à quel point votre expérience avec votre homme est parfaite. Or, je connais des femmes heureuses en couple qui me l’expliquent à répétition lorsque je fais référence à mon célibat politique (le choix d’être célibataire pour des raisons féministes). Ce n’est vraiment, vraiment pas nécessaire. D’abord, je me permets de douter du portrait idyllique présenté pour me convaincre que les hommes sont géniaux à grands renforts d’adjectifs sur la perfection du petit-ami – comme on dit, you’re trying too hard. Ensuite, il s’agit d’une rhétorique de #NotAllMen à peine camouflée.

Renchérissez-vous sur votre relation parfaite lorsque d’autres femmes font des commentaires qui découlent de leur expérience négative? Ce n’est sûrement pas par mauvaise intention – ne fait-on pas également la promotion des produits ou traitements qui ont changé nos vies pour tenter de convaincre nos amies? Cependant, si l’urgence que vous ressentez à monter votre amoureux en exemple vous empêche de constater vous sortez des #NotAllMen personnalisés, tentez d’y porter attention.

3)      Vous changez vos principes lorsqu’il est question de lui
La clé de base du féminime? La solidarité entre femmes. Un des plus grands dangers que peut poser un « amour aveugle » est de vous faire perdre de vue cette solidarité. Portez attention aux passe-droits que vous accordez à votre amoureux. Tolérez-vous de sa part des comportements – envers vous ou d’autres femmes – que vous jugez généralement inacceptables? Quelques exemples envisageables : accepter des compliments qui vous félicitent de ne pas être « comme les autres filles », tolérer ses commentaires sur le poids d’autres femmes, excuser qu’il harcèle d’autres femmes ou traite sont ex-petite-amie de « folle » ou d’« hystérique ».

Ce troisième comportement est plus difficile à cerner que les deux autres, dans la mesure où il est difficile et épuisant de confronter sans cesse votre partenaire. Plusieurs raisons peuvent faire en sorte que vous décidiez de « laisser passer » un comportement problématique – et ces raisons vous appartiennent. Vous êtes peut-être tout à fait consciente de réaliser des compromis patriarcaux, mais choisissez de pratiquer le self care en refusant de laisser entrer le combat dans votre relation la plus intime. Comment savoir, alors, si votre amour interfère réellement avec votre féminisme – dans ses principes et non pas seulement dans les réactions qu’il implique? Je vous propose le « test ultime » si vous voulez inquiétez de sacrifier votre féminisme à un homme.

Imaginez qu’un matin vous vous réveillez et vous voyez sur Twitter ou sur Facebook – peut-être sur Je suis indestructible – une dénonciation d’agression sexuelle qui vise votre amoureux. La dénonciation est comme des centaines d’autres que vous avez lues (notamment, anonyme), mais cette fois-ci, elle concerne l’homme qui se trouve tout près de vous. Vous avez toujours cru les dénonciations de viol, et combattu le mythe des fausses dénonciations. Que faites-vous? Ou plutôt, que pensez-vous? Croyez-vous sur-le-champ la dénonciation – vous fréquentez donc un violeur –, ou remettez-vous en question le principe le plus fondamental de lutte contre la culture du viol, l’affirmation qu’il faut croire la survivante?

Si cette question vous met mal à l’aise et vous fait hésiter, c’est peut-être un signe que votre amour interfère avec votre féminisme.

Bien sûr, une dénonciation qui vise l’homme que vous aimez n’est pas comme n’importe quelle dénonciation. Vous voudriez sans doute le confronter, espérant que « sa version de l’histoire » vous rassure – et ce serait un réflexe tout à fait normal. Vous n’avez pas à exiger de vous-même d’être prête à couper tous les ponts par solidarité à la seconde où vous liriez une accusation de violence sexuelle qui vise votre partenaire. Peut-être croyez-vous de toute façon que certaines dénonciations (et non pas la plupart) sont mensongères, alors pourquoi pas celle-ci? C’est sur votre état d’esprit au moment où vous vous apprêtez à le confronter que vous pourriez vous interroger : partez-vous sur une présomption de vérité de la dénonciation – comme l’exige l’attitude pro-survivante –, ou sur une présomption de mensonge – comme l’exige le masculinisme?

C’est grave, doctrice?
Cet article n’a pas pour but de vous inciter à mettre fin à votre relation avec un homme, même si vous vous êtes reconnue dans ses exemples. Vos choix relationnels vous appartiennent entièrement. Voyez cet article comme un outil d’auto-diagnostic. Vous voulez être certaine que votre féminisme ne soit jamais compromis par vos relations? Je vous propose trois comportements à surveiller. Les repérer vous permettra au choix : a) de continuer à les adopter en ayant jugé qu’ils n’étaient pas dangereux dans votre situation, b) d’y porter attention et de tenter d’y mettre fin et/ou de vous attaquer aux causes sous-jacentes ou c) de remettre en question l’opportunité d’être en couple considérant vos pratiques relationnelles et votre féminisme. Dans tous les cas, j’espère qu’il vous aura fait réfléchir. Retenez-en que la solidarité avec les femmes (en général) doit idéalement primer sur la solidarité avec un homme (en particulier).

Pour pousser plus loin la réflexion, je vous invite à visiter la section Amour et féminisme de mon blogue. Vous pourrez notamment y lire mon article Faire la grève de l’amour.

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Allo! J’ai décidé que tu étais un violeur

Depuis que je m’affiche publiquement comme féministe, j’ai remarqué un phénomène qui se répète de façon régulière. Je reçois un message Facebook de la part d’une connaissance, généralement une jeune femme que je connais vaguement ou avec qui je n’ai pas parlé depuis plusieurs années, qui m’appelle à l’aide pour répondre aux commentaires sexistes d’un homme de son entourage. Le plus souvent, il s’agit d’un « débat » par rapport au viol ou à la culture du viol. La jeune femme, qui découvre son féminisme, est pleine de courage et de colère, mais démunie quant aux arguments efficaces à utiliser.

Lorsque ces femmes me demandent leur aide, j’ai toujours un moment de tristesse. D’abord, je suis surprise qu’elles pensent à moi. J’en déduis que je suis l’activiste féministe la plus proche d’elles, et je trouve ça dommage. J’ai moi-même des dizaines de féministes dans mon entourage immédiat, et ces moments me rappelle que nous sommes encore en forte minorité.

Ensuite, les conseils que je donne m’attristent. Souvent, je me retrouve à leur dire qu’il n’y a probablement rien à faire, que cet homme est manifestement masculiniste et/ou bouché, qu’elles risquent de perdre leur temps et de se sentir de plus en plus mal dans une conversation qu’il va diriger comme bon lui semble. Le meilleur conseil que je puisse donner est malheureusement de couper les ponts. Je ne suis pas particulièrement bonne pour faire une introduction au féminisme – parce que mes positions sont radicales –, mais je sais reconnaitre une cause perdue. Honnêtement, je n’ai jamais convaincu un masculiniste en débattant sur Facebook. Malheureusement, il n’y a pas d’arguments efficaces dans ses situations, parce que, comme je l’ai argumenté ailleurs, le sexisme n’a rien à voir avec la logique.

Que ce soit la première ou la centième fois, c’est toujours triste de réaliser qu’un ami, membre de la famille ou collègue défend le viol ou en amoindrit la gravité (elle était soule, c’est moins pire que si elle avait été consciente, tu as vu ce qu’elle portait, présomption d’innocence, blablabla…). Ces femmes qui me contactent sont choquées, surprises de voir un « bon gars » participer à ce discours auquel elles étaient peu exposées avant de commencer à s’afficher comme féministes. Cette réalisation que les hommes qu’on apprécie sont machistes fait mal. À la longue, elle conduit à ne plus faire confiance aux hommes. Pour ma part, mes attentes sont tellement basses que je suis rarement déçue par les hommes. Malgré tout, il y a parfois ce gars sympathique, engagé socialement, d’apparence proféministe, dont la découverte de positions masculinistes me laisse bouche-bée. Surprise! Les hommes qui défendent le viol, qui participent activement à la culture du viol en niant son existence, qui ne respectent pas nos vécus parce que leurs idées totalement abstraites du viol sont plus importantes, qui recrachent des mythes sexistes comme s’ils étaient vrais – ces hommes sont partout.

Être surprises lorsqu’un homme tient des propos machistes, c’est redécouvrir le patriarcat à chaque jour. Vlan dans les dents! Et ça fait mal. Alors, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer quelque chose : cessons d’être surprises.

Pensons-y : pourquoi serions-nous surprises qu’un homme défende le viol? Demandons-nous : qui en profite, si ce ne sont les hommes, les violeurs?


[Description d'image: photo d'une affiche sur laquelle il est écrit "Real men do rape" (de vrais hommes violent). Elle est tenue sur un mur d'affichage par une main qu'on voit à droite de l'image.]
Source: http://farm4.static.flickr.com/3091/3234026549_7b3fb5de5c.jpg?v=0 

Je dis souvent aux hommes sceptiques qui si presque toutes mes amies ont été violées, il est statistiquement vrai que presque tous leurs amis sont des violeurs. Mais personne ne veut croire qu’il ou elle connait un violeur. Et pourtant, ils sont parmi nous. Et ces violeurs, pensez-vous qu’ils sont contre le viol?

Finie la bullshit du « débat objectif d’idées », de « l’avocat du diable » et du pauvre gars « pas éduqué » au féminisme. Finies les excuses. À partir de maintenant, je me donne le droit de présumer qu’un homme qui défend le viol est un violeur. N’est-ce pas la conclusion la plus évidente? Refuser de la tirer, n’est-ce pas être prisonnières de ce réflexe qui nous pousse à défendre les hommes?

Je veux que les hommes soient forcés de combattre le viol pour montrer au monde qu’ils ne sont pas des violeurs. Il n’y a plus : les violeurs, les proféministes, et les gars neutres. On ne peut pas être neutre sur une réalité qui touche la majorité de la population – soit comme violeur, soit comme violée. Je ne suis pas une cour de justice : je n’ai aucune obligation de présumer les gens innocents. Je n’ai pas non plus l’intention de les diffamer. Simplement, je ne serai plus surprise. Je ne me creuserai plus la tête à essayer de comprendre comment diable est-ce qu’un homme peut être assez cruel pour défendre le viol. Je me donne – je nous donne – la permission de juger.

C’est le temps d’enterrer notre naïveté. C’est le temps de nous rappeler que les hommes ne sont pas désintéressés sur le sujet du viol. Nous savons que le viol est une violence sexiste – en corolaire, il faut prendre conscience du fait qu’il est un privilège masculin. Comme les autres privilèges masculins, j’attends des hommes qu’ils le reconnaissent et qu’ils s’en départissent activement. À défaut de quoi, je vais présumer qu’ils en profitent.

Aujourd’hui, je retire aux violeurs le pouvoir de m’enchainer à mon incrédulité. Je vous invite à faire de même.


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"Victime" n'est pas un mauvais mot (#ElbowGate)

Il y a longtemps que je voulais écrire sur les connotations qu’on associe au mot « victime » – surtout lorsqu’il désigne une femme victime de violence masculine. Tout le monde a un avis sur ce mot – il ne faut pas dire « victime de viol » parce que c’est « victimisant » (quoique cela veuille dire…), il ne faut pas « se poser en victime » parce que c’est enfantin, il faut dire fièrement « je ne suis pas une victime » pour s’autonomiser (empower) suite à un viol. Bref, un gros mot qui fait peur. Avant d’aller plus loin, je dois dire qu’il faut respecter le choix de chaque personne de se définir comme elle l’entend (victime ou survivante d’agression sexuelle, par exemple); cela ne signifie pas, cependant, que les mots que l’on emploie pour parler d’une tierce personne n’aient pas d’importance.


Description: photo de l'incident qui a mené au #ElbowGate. On voit plusieurs député.e.s debout dans l'allée centrale alors que les autres sont à leur siège.
Source: http://cbccaption.cbc.ca/152/727/cullen-manhandling-180516-clip_frame_1343.png 

Cette semaine, le Premier ministre du Canada a donné un coup de coude accidentel à une députée en chambre. Parce qu’apparemment rien d’autre ne s’est passé dans le monde cette journée-là, le battage médiatique a été immense, et on parle maintenant de #elbowgate. On peut diviser les commentaires en trois catégories.

La première tombe directement dans le blâme des victimes (victim blaming) et accuse, en gros, la députée Brosseau d’être une salope qui se pose en victime pour attirer l’attention – et autres variations misogynes (voir cet article (TW : misogynie, masculinisme, blâme des victimes)).

La deuxième accuse le premier ministre d’être violent envers les femmes, faisant de son parti un parti non féministe. Ici, on se sert du mot « victime » sans blâme des victimes, mais à grands renforts de sensationnalisme. Que ce soit clair : la violence envers les femmes n’est pas exagérée dans notre société. Elle a plutôt tendance à être banalisée (voir tous les médias du monde qui parlent de « crimes passionnels »). Ainsi, qu’on prenne un acte de violence au sérieux devrait être positif. Bien sûr, on parle généralement de violence envers les femmes quand la violence est intentionnelle et dirigée vers une femme « en tant que femme ». Néanmoins, s’il avait été commenté de manière plus intelligente par les médias influents, l’épisode aurait pu mener à une discussion importante sur la culture de la virilité dans le monde politique. On peut discuter l’appellation « violence envers les femmes », mais il y a à mon sens une violence politique collective à exclure systématiquement les femmes du pouvoir. Malgré un cabinet des ministres présentement paritaire, la sphère politique demeure tout à fait macho (voir #DéciderEntreHommes, qui témoigne de l’absence de parité dans l’espace public et politique). Une culture parlementaire virile participe à ce phénomène. Il n’y a qu’un pas entre dire que la politique est un monde où il faut « jouer du coude » et en déduire que c’est « un monde d’hommes ». Souvenons-nous qu’il n’y a pas si longtemps un scandale d’un même style (mais beaucoup moins médiatisé parce que ridiculiser les femmes est monnaie courante) avait vu le jour au Québec lorsque le ministre Barrette avait « caqueté » en chambre pour se moquer de l’intervention d’une collègue. Les espaces politiques sont des lieux où il faut crier pour se faire entendre, où des jeux de tapage rappellent les rituels d’intimidation chez les singes, où l’avancement se fait par réseautage dans des boys clubs, et où la vie professionnelle est faite pour exclure les mères. Alors oui, on peut faire le lien entre le sexisme et l’incident du #ElbowGate où le contact physique a été privilégié comme stratégie politique. Bien sûr, ce n’est pas comme ça qu’on a parlé de l’incident.

Une troisième catégorie de commentatrices a déploré que la violence envers les femmes n’intéresse la société que dans des contextes partisans (pensons aux discours sur les pauvres femmes voilées qui ressortent à chaque élection). Elles ont reproché aux médias de présenter la députée Brosseau en « victime », ce qui serait infantilisant et insultant pour les « vraies victimes ». Attention, ce discours est dangereux. On peut critiquer l’attention démesurée portée à un événement qu’on trouve banal (quoique, je reçois rarement des coups de coude au travail…). Cependant, la rhétorique des « vraies victimes » est à proscrire. Cette idée selon laquelle il y aurait la « petite violence » et la « vraie violence » envers les femmes résulte dans une hiérarchisation qui met davantage en danger les femmes. C’est parce qu’elles ne sont pas de « vraies victimes » que les victimes de « date rape » sont moins à plaindre que les femmes qui sont violées par un étranger. C’est parce qu’il ne faut pas « banaliser les vraies violences » en dénonçant les violences ordinaires que rien n’est fait au sujet du harcèlement sexuel. Ainsi, le commentaire « critique » du discours populaire n’échappe pas lui-même à la critique, car il permet à une personne extérieure de décider qu’une violence est trop banale pour qu’il n’y ait de « victime ».

Il n’y a pas de mal à être une victime. On ne peut pas à la fois se battre contre le blâme des victimes et se sentir insultées lorsque le même mot est utilisé pour qualifier une situation quelconque. Victime. Victime. Victime. Redites-le jusqu’à ce que vous cessiez d’entendre « faible », « vulnérable », « sans pouvoir ». Le phénomène du #ElbowGate nous aura appris que, lorsqu’il est question de violence envers les femmes (avérée ou imaginée), la victimisation demeure un sujet qui nous met mal à l’aise. Blâme, sensationnalisme, partisannerie et peur du mot doivent disparaitre de nos paroles lorsqu’il est question de victimes de violences masculines.


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