Comment la garde partagée met les femmes en danger

Cet article est le troisième d'une série de trois articles. Cliquez ici pour lire le premier, et ici pour lire le deuxième.

Dans les articles précédents, nous avons vu que les législatures et les tribunaux de plusieurs pays avaient développé une forte préférence pour la garde partagée lorsqu'un couple ayant des enfants se sépare. J'ai expliqué que cette préférence risquait de porter atteinte à l'autonomie des mères, et qu'elle était particulièrement problématique en situation de violences conjugales. La solution à ce problème parait simple: on pourrait simplement exclure la garde partagée lorsqu'un parent a violenté l'autre pendant la relation (non, un conjoint violent ne fait pas un bon père). Le problème demeure cependant: en réalité, dans l'état actuel du droit, le silence sur les violences est encouragé. Ainsi, les femmes sont dissuadées de rapporter les violences qu'elles ou que leur enfant subit - contrairement au myther populaire selon lequel il est à l'avantage des femmes d'inventer des allégations de violences au moment du divorce. Comment protéger les femmes victimes de violences si on ne sait même pas qui elles sont?


Encourager le silence sur la violence conjugale

Source
[Description d'image: photo rapprochée du visge d'une femme
dont la bouche est cachée par une main qui l'empêche de parler]
D’après la Loi sur le divorce (canadienne), les facteurs à considérer pour le tribunal chargé de rendre une ordonnance de garde relativement à l’enfant se résument à « l’intérêt de l’enfant à charge, défini en fonction de ses ressources, de ses besoins et, d’une façon générale, de sa situation » (Loi sur le divorce, article 16(8)). Il s’agit donc d’un critère assez vague. L’article 16(10) offre cependant une précision qui, étant donné le flou que constitue le critère de « l’intérêt de l’enfant », a pris une importance démesurée dans les décisions des tribunaux : « En rendant une ordonnance conformément au présent article, le tribunal applique le principe selon lequel l’enfant à charge doit avoir avec chaque époux le plus de contact compatible avec son propre intérêt et, à cette fin, tient compte du fait que la personne pour qui la garde est demandée est disposée ou non à faciliter ce contact ».

Qu’est-ce que cela signifie? D’abord, le tribunal ne peut pas limiter le contact de l’enfant avec un de ses parents (lire : le père), sauf si c’est contre son intérêt. Il y a donc une présomption à l’effet que l’enfant bénéficie de l’implication maximale de ses deux parents. Cette disposition a joué un rôle majeur dans l'établissement du courant jurisprudentiel favorable à une garde partagée 50-50, bien qu’elle n’exige pas un tel arrangement en réalité. Ensuite, et c’est là le cœur du problème, le tribunal doit tenir compte « du fait que la personne pour qui la garde est demandée est disposée ou non à faciliter ce contact ». Pour faire simple, la mère doit démontrer qu’elle ne mettra pas des bâtons dans les roues au pauvre papa qui ne veut qu’avoir la chance de passer du temps de qualité avec son enfant. La mère qui demande la garde exclusive (qui implique souvent que le père aurait des « droits d’accès » ou « droits de visite ») doit non seulement prouver qu’elle est une bonne mère et qu’elle sera fournir à l’enfant tous les soins dont iel aura besoin, mais en plus, elle doit montrer sa bonne foi relativement au maintien des liens entre l’enfant et le père.

Le problème est celui-ci : dénoncer une situation de violence conjugale ne démontre pas qu’on est prête à co-élever l’enfant. La mère est prise entre l’arbre et l’écorce. Si elle dit « le père est violent mais je suis prête quand même à collaborer avec lui et à tout faire pour qu’il puisse voir mon enfant », l’allégation de violence conjugale n’est pas très crédible. Si, au contraire, elle affirme que le père est violent et qu’elle ne veut donc avoir aucun contact avec celui-ci, la Cour risque de considérer que le lien père-enfant est en danger si la mère a la garde, et elle peut imposer à la place une garde partagée, voire une garde exclusive au père. La situation se complique davantage pour la mère qui sait que, si elle échoue à obtenir la garde, son enfant sera encore plus en danger. Manifestement, elle ne peut pas gagner. Si la loi et les tribunaux étaient moins biaisé.e.s en faveur de la garde partagée, et surtout plus sensibles à la prévalence et à la complexité de la violence conjugale, la situation pourrait être grandement améliorée pour les mères.

Ce problème ne se limite pas à la violence conjugale. La mère qui cherche à protéger l’enfant de la violence physique, psychologique ou sexuelle du père fait face au même piège. En effet, si elle ne dénonce pas la violence, elle met son enfant en danger. Pendant la vie commune, la mère peut tenter de limiter les violences en s’interposant et en protégeant l’enfant du mieux qu’elle peut. Or, lorsque l’enfant est seul.e avec le père, la mère est totalement impuissante à le ou la protéger. Or, si, au contraire, elle dénonce la violence, elle risque encore une fois de ne pas être crue. L’allégation sera alors perçue comme de la mauvaise foi, conformément au mythe sexiste selon lequel les femmes inventent des violences pour obtenir des jugements de garde ou de divorce favorables (ce mythe, qui fera l’objet d’un article futur, est infondé pour de nombreuses raisons). Des masculinistes pédophiles nous ont fait le cadeau d’une prétendue théorie du « syndrome de l’aliénation parentale », fréquemment utilisée devant les tribunaux, surtout en France où quelques psychologues agissent régulièrement en tant qu’experts du côté du père. D’après cette « théorie », l’enfant qui dénonce des abus sexuels de la part de son père est suspect, parce qu’il s’agit probablement d’un tissu de mensonges mis en place par la mère pour nuire au père. La mère « lave le cerveau » de son enfant pour empêcher le père d’y avoir accès. Si une mère dénonce des violences et que le tribunal considère qu’elle « aliène » son enfant en plus de mentir, elle risque fortement de perdre toute chance d’obtenir la garde exclusive. En effet, le tribunal craindra qu'à cause de la mère, l'enfant en vienne à ne plus jamais voir son père. Dans l’éventualité fort probable (faut-il rappeler à quel point les fausses accusations de violences sexuelles sont rares?) où le père est effectivement violent, un tel dénouement place l’enfant dans un grand danger puisqu’encore une fois, la mère n’a aucune façon de le/la protéger.

En conclusion, le problème n'est pas tant la garde partagée en soi - elle peut être adéquate dans certaines circonstances -, mais plutôt le fait de juger la mère en fonction de la façon dont elle perçoit le père et en parle. Pour montrer leur bonne foi, les femmes sont incitées à ne pas dévoiler les violences subies par elles ou leur enfant, ce qui les place tou.te.s deux en danger.


Dans le prochain article, nous verrons comment la garde partagée appauvrit les femmes et les enfants. Celui-ci paraitra mercredi, ou lorsque cet article aura atteint 5000 vues, sur la page Facebook De colère et d'espoir - blogue féministe. N'hésitez pas à partager l'article s'il vous a plu!

Vous trouverez le premier article de la série, Les hommes sont-ils discriminés en matière de garde d'enfant?, à l'adresse suivante: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/les-hommes-sont-ils-discrimines-en.html

Vous pouvez lire le deuxième article, Le côté sombre de la violence conjugale: une atteinte à l'autonomie des mères, à cette adresse: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/le-cote-sombre-de-la-garde-partagee-une.html

Si vous avez aimé cette série, vous aimerez peut-être mon article Trois choses plus probables que d'être faussement accusé de viol.


Le côté sombre de la garde partagée: une atteinte à l'autonomie des mères

Cet article est le deuxième d'une série sur les droits des pères en matière familiale. Il suit le texte Les hommes sont-ils discriminés en matière de garde d'enfant? Le prochain article, Comment la garde partagée met les femmes en danger, est disponible à l'adresse suivante: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/comment-la-garde-partagee-met-les.html 

À première vue, la garde partagée semble être la solution toute indiquée pour les couples qui se séparent – ce pourquoi, comme expliqué en première partie, les tribunaux et les législatures adoptent de plus en plus ce modèle de coparentalité. L’idée du « 50-50 », l’image même de l’égalité, semble donc attrayante, même pour les féministes préoccupées par la division sexuelle du travail, qui attribue souvent l’entièreté des soins des enfants aux femmes. Pourtant, les critiques féministes ont ardemment dénoncé les présomptions en faveur de la garde partagée, mettant en lumière les effets néfastes qu’elle peut avoir sur les mères. Cette série d'article se veut un aperçu de ces critiques, accompagné d'une vulgarisation des principes juridiques en jeu (quoique ma formation soit en droit canadien, ma compréhension est que la situation en France est encore pire en raison du contrôle important du lobby des pères sur la loi familiale).

L’autonomie des mères


[Description: dessin en gros plan de deux mains menottées
dans le dos d'une personne.] Source.
Il y a quelque chose d’absolument terrifiant à la pensée qu’une femme pourrait avoir un rapport sexuel (un seul) avec un homme, et être condamnée à garder cet homme dans sa vie pour le reste de ses jours – ou, du moins pour les 18 prochaines années. Alors que les femmes sans enfant ont le droit à la « rupture nette » lorsqu’une relation devient dysfonctionnelle, les règles de filiation paternelle retirent cette option à la majorité des mères. La garde partagée réduit encore davantage l’autonomie de ces dernières.
En effet, pour qu’une garde partagée soit possible, il est presqu’indispensable que les parents habitent près l’un.e de l’autre. Par conséquent, la garde partagée pose de sérieuses contraintes à la liberté des femmes de déménager, notamment pour faire avancer leur carrière. En réalité, ces contraintes ne se limitent pas aux situations de garde partagée. Même un père qui n’a que des droits d’accès (c’est-à-dire que la mère a la garde exclusive) peut s’opposer au déménagement de la mère en l’amenant devant les tribunaux. Ce n’est pas que le déménagement de la mère être interdit, c’est plutôt qu’il permet au père de remettre en question l’opportunité d’accorder la garde à la mère, lui imposant ainsi un deuxième procès sur la garde (Loi sur le divorce (Canada), article 17(5)), comme l’illustre la décision Gordon c. Goertz de la Cour suprême du Canada. Dans cette décision, le père s’opposait à ce que la mère déménage en Australie pour y poursuivre des études. Si la Cour suprême a donné raison à la mère – c’est-à-dire qu’elle a pu déménager en Australie et conserver la garde de son enfant –, elle affirme cependant que « Les droits et l’intérêt des parents ne seront pertinents que s’ils ont une incidence sur l’intérêt de l’enfant. [...] Le lourd fardeau qui incombe aux parents gardiens ne justifie pas non plus l’existence d’une présomption en leur faveur. Les responsabilités en matière de garde restreignent la liberté individuelle des parents à plus d’un titre » (paragraphe 37). Pour simplifier, l’atteinte à l’autonomie de la mère, à moins d’affecter l’enfant, ne nous intéresse pas. Il faut par ailleurs comprendre que, même si la mère a pu réaliser ses plans, devoir se battre devant les tribunaux jusqu’en Cour suprême pour poursuivre des études à l’étranger ne peut pas être vu comme une victoire pour l’autonomie des femmes.
En plus des contraintes exposées ci-haut, les parents qui ont la garde partagée doivent élever un.e enfant ensemble malgré la rupture. Cela requiert des communications fréquentes et une prise de décisions communes (également imposée lorsque la mère a la garde exclusive). Si l’on peut trouver normal que des parents, même séparés, se consultent avant de choisir une école pour l’enfant, il faut remettre ce scénario en perspective : avec les présomptions qui existent dans différents pays en faveur de la garde partagée, une mère peut très bien être forcée de consulter son ex-conjoint avant de prendre des décisions sur les soins médicaux ou le choix d’une école pour un.e enfant qu’elle a, à toutes fins pratiques, élevée seule pendant la vie commune. Les décisions en matière de garde sont généralement tournées vers l’avenir (on observe le « potentiel » du père plutôt que l’historique de soins donnés par la mère). Ainsi, le fait qu’un père n’ait jamais manqué même une demi-journée de travail pour s’occuper d’un enfant malade ou assisté à la moindre réunion parent-élève ne lui retire pas son autorité parentale sur l’enfant. D’après la Loi sur le divorce, article 16(9) : « le tribunal ne tient pas compte de la conduite antérieure d’une personne, sauf si cette conduite est liée à l’aptitude de la personne à agir à titre de père ou de mère ».

Par ailleurs, le dérangement que représentent les contacts fréquents avec un ex se transforment carrément en danger pour la vie en situation de violence conjugale. Un tel scénario ne doit pas être considéré rare ou anodin. Il a été observé que de nombreuses femmes commencent à vivre des violences conjugales à la grossesse, et que des pères brandissent la menace de la garde des enfants pour obliger les femmes à rester avec eux malgré une situation de violence (les femmes aux prises avec des troubles de santé mentale sont particulièrement susceptibles de recevoir de telles menaces). Imaginez une femme qui, malgré toutes les difficultés que l’on connait bien, réussit enfant à se séparer d’un conjoint violent. N’est-il pas inhumain de l’obliger à continuer à fréquenter l’ex-conjoint toutes les semaines parce qu’iels doivent « s’échanger » l’enfant? Un tel arrangement facilite la poursuite des violences. L’homme violent a par ailleurs un levier important, puisqu’il peut menacer de s’en prendre à l’enfant si la mère le dénonce ou n’accède pas à ses requêtes. Ajoutons que des mères, notamment en France, sont criminalisées pour avoir refusé d’envoyer leur enfant chez leur ex-conjoint violent, allant à l’encontre d’une ordonnance de garde (plus de détails ici).

Bien sûr, on pourrait régler la question en excluant catégoriquement la possibilité d’une garde partagée lorsqu’il y a violence conjugale – ce qui est avancé par des chercheuses et militantes féministes – ou du moins, si le sort des mères nous indiffère, lorsque le père est violent envers l’enfant. Cependant, la préférence pour la garde partagée est un obstacle majeur à la dénonciation des violences masculines.

Dans l'article suivant, j'aborde comment les préférences pour la garde partagée dissuadent la dénonciation des violences conjugales. Il est disponible à l'adresse suivante: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/comment-la-garde-partagee-met-les.html 
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Vous pouvez lire l'article précédent, Les hommes sont-ils discriminés en matière de garde d'enfant?, en cliquant ici.



Les hommes sont-ils discriminés en matière de garde d’enfant?

Cet article est le premier d'une série sur la garde partagée et le droit familial. Le deuxième article peut être lu ici: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/le-cote-sombre-de-la-garde-partagee-une.html. Le troisième est disponible à l'adresse suivante: http://decolereetdespoir.blogspot.ca/2016/09/comment-la-garde-partagee-met-les.html

Avez-vous déjà vu un film ou une série où un gentil papa ne demande qu’à voir son enfant, mais où une méchante maman n’arrête pas de lui mettre des bâtons dans les roues? Le gentil papa se résigne alors à prendre les grands moyens et va consulter un avocat, qui le prévient, désolé, qu’il n’a aucune chance d’obtenir la garde parce que les tribunaux l’accordent presque systématiquement aux mères.

J’ai vu un tel scénario de nombreuses fois, notamment dans la série Gilmore Gilrs, où le père en question est l’incarnation même du bon gars, et dans Nashville, où la mère en question est l’image même de l’irresponsabilité. Évidemment, la spectatrice ressent l’injustice de la situation. « Ben voyons! », se dit-elle, « Comment les tribunaux peuvent-ils être aussi partiaux? » Et la voilà convaincue que le système de justice est biaisé en faveur des femmes (la tentation est forte d’insérer ici un gros LOL), ce qui n’est pas si difficile à croire, puisque l’idée selon laquelle les femmes ont des privilèges au sein de la famille est assez répandue.

Dans cet article, je vais vous expliquer en quoi cette idée reçue est fausse, et en quoi elle est dangereuse.

La garde systématique aux mères, vraiment?
Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que les mères ont plus souvent la garde que les pères. Ce n’est pas moi qui affirmerait le contraire. La monoparentalité demeure, en 2016, très féminisée. Cependant, cela ne résulte pas de l’action des tribunaux. Il faut savoir qu’en matière de droit familial, les parents règlent plus souvent la question de la garde entre elleux. Iels pourront être d’accord pour partager la garde selon un arrangement qui leur convient, ou alors, un seul des parents demandera la garde exclusive sans que l’autre parent ne s’y oppose. Ainsi, la raison pour laquelle la plupart des familles monoparentales sont maternelles est que, dans le couple, c’est (trop) souvent la mère qui s’occupe de l’enfant. Au moment de la rupture, le couple préserve « naturellement » la division des tâches qui a toujours existé, sans que les tribunaux n’aient rien à voir avec ce qui est simplement le résultat de la division sexuelle du travail.

Les cas qui passent devant les tribunaux sont donc les rares situations où les parents sont incapables de s’entendre – les cas très conflictuels. Ceux-ci incluent certes les situations où le père, impliqué dans la vie de son enfant, souhaite conserver un rôle important, mais également les cas de violence conjugale ainsi que ceux où le père ne veut simplement pas avoir à payer de pension alimentaire. On ne peut pas présumer qu’on a affaire au papa parfait.

Qu’arrive-t-il dans ces situations? Des chercheuses ont observé que les tribunaux accordent presque systématiquement la garde partagée en cas de conflit, à moins d’une situation extrême (encore faut-il la prouver). Alors que la loi exige des juges qu’elles et ils décident au cas par cas en fonction du « meilleur intérêt de l’enfant », une sorte de présomption s’est développée, et les tribunaux tendent à considérer que la garde partagée est la solution parfaite par défaut. (Source : Marie Christine Kirouack, « La jurisprudence relative à la garde: où en sommes-nous rendus? » dans Barreau du Québec, Service de la formation permanente, ed, Développements récents en droit familial (Cowansville: Yvon Blais, 2007) 665)

Il s’agit donc non pas de favoriser les mères, mais plutôt de favoriser les pères. En effet, si l’on choisit la garde partagée par défaut, alors que l’alternative pourrait être d’observer qui s’est davantage occupé.e de l’enfant dans le passé ou qui risque de mieux s’en occuper, les hommes augmentent radicalement leurs chances de « gagner » leur procès face à une mère qui demande la garde exclusive.

Cette situation ne se limite pas au Québec. Certains états sont allés jusqu’à légiférer la présomption de garde partagée, ce qui la rend encore plus évidente qu’une tendance dans les jugements. C’est notamment le cas de l’Australie, où la Family Law énonce, à l’article 61DA: “When making a parenting order in relation to a child, the court must apply a presumption that it is in the best interests of the child for the child's parents to have equal shared parental responsibility for the child” (traduction: en rendant une ordonnance concernant un.e enfant, la cour doit appliquer une présomption qu’il est dans le meilleur intérêt de l’enfant que ses parents en aient une responsabilité parentale commune et égale).

La garde systématique aux mères n’existe pas.


La rhétorique masculiniste
La plupart des gens ne comprennent pas vraiment ce qui se passe devant les tribunaux et ce que dit la loi – ce qui, bien sûr, n’est pas un hasard. Mais répéter le cliché selon lequel le droit de la famille favorise les mères n’est pas seulement de la méconnaissance du droit – c’est en réalité un des piliers fondamentaux de la rhétorique masculiniste.
http://s2.lemde.fr/image/2013/05/02/534x267/3170078_3_9f66_serge-charnay-pere-divorce-retranche-au_0de6e06c2254dca6bdf79aff6b22cee1.jpg

[Description: photo d'un père manifestant sur une grue avec une banderole sur laquelle il est écrit "Benoit 2 ans sans papa". En 2013, les "papas perchés" ont réalisé plusieurs manifestations masculinistes de ce type en France pour réclamer plus de droits aux pères.]

En effet, les masculinistes sont extrêmement centrés sur le « mouvement des pères », notamment parce que la revendication de passer du temps avec son enfant est plus cute que les manifestations pro-viol ou anti-pensions alimentaires. Mobilisant l’idée saugrenue du « matriarcat » prétendument à l’œuvre dans la société occidentale, ils prétendent que leur donner plus de droits participe à une « réelle » égalité (contrairement aux droits demandés par les féministes qui oppriment les hommes). Les groupes des pères ont eu une influence importante sur les changements en faveur de la garde partagée. On ne peut donc pas aborder cette question sans considérer d’où vient ce discours.

Par ailleurs, les masculinistes cherchent à réécrire l’histoire en prétendant que les femmes sont favorisées en matière familiale à cause de stéréotypes historiques sur l’incompétence des hommes. On a l’impression que le droit a traditionnellement accordé la garde aux femmes en cas de divorce. Il y a quelques problèmes majeurs avec cette affirmation… D’abord, faut-il rappeler que la liberté des femmes de divorcer n’est pas exactement une tradition millénaire… En plus, l’autorité parentale, qui confie la responsabilité de l’enfant à ses deux parents, n’a remplacé la puissance paternelle dans le Code civil au Québec qu’en 1977 (source). Avant cela, même si les mères s’occupaient principalement des enfants, elles n’avaient pas le pouvoir légal de prendre des décisions à leur égard (ou alors, seulement quand le père était absent). La tradition de la puissance paternelle est assez universelle, mais on retrouvait généralement une exception pour les jeunes enfants – les hommes n’allaient quand même pas inventer des lois qui les forcerait à changer des couches! Ainsi, à l’époque où les femmes n’avaient aucun droit parental, une présomption leur accordait tout le même la garde de l’enfant de quatre ans ou moins, puis, plus tard, de sept ans ou moins (source).
Mise à part cette exception, résultat de la militance de la féministe Caroline Norton au 19e siècle en Angleterre, les hommes ont toujours eu la position de force en matières juridiques, et le droit familial ne fait pas exception. Encore aujourd’hui, il existe de nombreux pays où les femmes perdent leurs enfants en divorçant, ce qui, bien sûr, dissuade les séparations même en cas de violences.

Par conséquent, prétendre que les femmes sont favorisées en matière de garde d’enfants est à la fois historiquement et légalement faux. Il est important de prendre conscience que cette idée provient de la rhétorique masculiniste qui cherche à démontrer une « oppression des hommes » dans la société afin de justifier l’obtention de plus de privilèges. Ne tombez pas dans ce piège.


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Séries féministes: il faut voir Switched at Birth


Switched at birth (échangées à la naissance) arrive deuxième dans mon Palmarès des séries féministes, et j’ai longtemps hésité à lui donner la première place devant The 100. Sans exagérer, cette série a littéralement changé ma vie.

Switched at birth suit l’histoire de deux adolescentes, Bay Kennish et Daphne Vasquez, qui découvrent qu’elles ont été échangées à leur naissance et qu’elles n’ont donc pas grandi avec leurs parents biologiques. Les deux familles décident d’habiter ensemble pour permettre aux enfants comme aux parents d’apprendre à connaitre leur famille génétique. Mais la cohabitation n’est pas si simple en raison des conflits de valeurs entre les deux familles et des inquiétudes des parents sociaux qui craignent de part et d’autre de perdre le lien qu’iels ont avec leur fille. Les Kennish sont un couple blanc et riche qui croit parfois tout savoir. Regina Vasquez est une femme fière, monoparentale et portoricaine qui tient plus que tout à son indépendance. Le mélange est parfois explosif.

La série, dont la cinquième et dernière saison paraitra l’an prochain, contient de nombreux bijoux qui feront sourire les féministes.

Source: https://lovelace-media.imgix.net/uploads/299/730799e0-d787-0131-6c7f-0aa0f90d87b4.jpg?
[Description: photo prise d'en haut des visages des deux personnages principaux de la série, Bay Kennish (à gauche) et Daphne Vasquez (à droite). Les deux filles sont couchées sur le gazon dans deux directions opposées. Leurs longs cheveux brun foncé (Bay) et roux (Daphne) sont étendus autour de leur visage. Elles ont les yeux grand ouverts.]



1)      Culture Sourde

Le trait distinctif de cette série est qu’elle propose une immersion dans la culture Sourde. Lorsque Daphné, sourde depuis l’âge de trois ans, rencontre ses parents biologiques entendants, ils ignorent tout de cette culture. Considérant que leur fille est handicapée, ils s’empressent de chercher à la « guérir » en l’incitant à quitter son école pour étudiant.e.s Sourd.e.s et à obtenir un implant cochléaire. Alors que la série avance, Daphné doit expliquer aux personnes qu’elle rencontre qu’être Sourde est une partie importante de son identité, qu’elle ne souhaiterait pas entendre, et surtout que les gens qui la côtoient doivent faire l’effort d’apprendre l’ASL (American Sign Language) pour communiquer avec elle, même si elle s’exprime oralement.

À mesure que les personnages entendants progressent dans leur apprentissage de la langue des signes américaine et de leur compréhension de la culture Sourde, l’auditrice le fait également. On ne peut pas s’empêcher d’apprendre quelques signes, et on comprend mieux ce qu’on entend par culture Sourde, les débats sur l’implant cochléaire et l’expression orale, les mythes sur la lecture labiale et les accommodements nécessaires pour qu’un espace soit inclusif des personnes Sourdes. L’apprentissage est très enrichissant.

Cependant, il faut mentionner que la série est controversée au sein de la communauté Sourde (voir par exemple cet article, en anglais). En effet, il est clair qu’elle a été conçue pour intriguer et amuser les personnes entendantes. On dénonce notamment le fait que le personnage de Daphné soit joué par une actrice entendante (bien qu’on retrouve plusieurs acteurs et actrices Sourd.e.s dans la série), le fait que les personnages parlent et signent en même temps, ce qui donne l’impression que la langue des signes suit la grammaire de la langue orale, le fait que la Daphné semble lire les lèvres beaucoup plus facilement qu’il est possible de le faire, et finalement le fait que la série soit filmée d’une manière qui cache beaucoup trop souvent les mains de la personne qui signe.



2)      Des personnages variés et leurs -ismes

Switched at birth présente une variété de personnages impressionnante. Près de la moitié des personnages importants sont Sourds, ce qui permet d’aborder l’audisme, la discrimination à l’embauche, la violence et la violence policière, l’importance de l’éducation spécialisée, les accommodements et plusieurs autres enjeux importants. Au lieu de suivre un cours formel sur l’audisme, on en apprend sur ces sujets à travers les conversations entre les personnages, qui ont souvent des vues opposées. Cet extrait en est un magnifique exemple:



Par ailleurs, on retrouve plusieurs personnes racisées, avec les Vasquez dès le début de la série et Sharee, une amie de Daphné, à la saison trois. Leurs expériences de vie amènent des conversations importantes sur le racisme. Par exemple, Sharee s’emporte contre Daphné lorsqu’elle cherche à obtenir une bourse pour étudiantes latinas. Elle lui explique que, même si elle a grandi en s’identifiant comme portoricaine en raison des origines de sa mère sociale, elle ne vit pas de racisme parce qu’elle est en réalité blanche. Ce n’est pas elle qui est suivie suspicieusement par les employé.e.s dans les magasins. Par ailleurs, on constate que des « bonnes personnes » peuvent tout de même avoir des biais racistes lorsque la mère de Bay prend conscience de ses propres préjugés.

Natalie est une amie de Daphné et de Bay ouvertement lesbienne. Elle dénonce à grands cris un code vestimentaire sexiste qui imposerait à sa copine de porter une robe pour le bal de fin d’années. De son côté, Kathryn Kennish, la mère de Bay, rencontre un homme gai lors d’un cours de danse qui deviendra un ami proche. Elle constate que son mari est homophobe puisqu’il « tolère » les personnes gais en autant qu’elles ne le paraissent pas.

Lorsqu’elle commence à travailler dans une clinique médicale, Daphné rencontre par ailleurs un collègue qui se déplace en fauteuil roulant. Même si la série montre les obstacles capacitistes auxquels il fait face lorsqu’un restaurant lui refuse l’accès, le personnage n’est pas réduit à son handicap. Comme c’est rarement le cas en matière de représentation handicapée, le personnage est joué par un acteur handicapé et est par ailleurs présenté comme attirant.

On a même quelques commentaires sur l’oppression des animaux, puisque Daphné est végétarienne et s’intéresse au fil des saisons davantage à la nourriture végane.



3)      Tout n’est pas si simple

J’ai beaucoup apprécié que la série aborde les questions sociales d’une manière qui en révèle la complexité. Par exemple, les deux mères présentent le modèle de la femme qui cherche à être financièrement autonome et celui de la mère au foyer. Bien que l’emploi rémunérateur soit valorisé dans la série, on comprend aussi l’importance de respecter la femme au foyer et de reconnaitre ses accomplissements. On voit par ailleurs que le « choix » de rester au foyer n’est pas unidimensionnel ou anodin.  

Autre exemple, la plupart des personnages Sourds de la série s’opposent à l’implant cochléaire, un appareil chirurgicalement inséré dans le cerveau pour simuler l’audition. Cependant, lorsqu’un adulte Sourd décide de l’obtenir, c’est la femme Sourde la plus radicale qui explique à son fils qu’il faut respecter son choix et le soutenir même si on n’est pas d’accord.

On retrouve le même discours lorsqu’il est question de l’avortement d’un fœtus atteint de trisomie 21. En plus de reconnaitre les tensions entre le discours sur l’avortement et le discours sur neurodiversité, il est clairement avancé que le choix de la femme enceinte doit être respecté quel qu’il soit.



4)      Un regard honnête sur la culture du viol

Étrangement (ou pas), presque toutes les séries comportent au moins un viol. La plupart du temps, celui-ci est présenté de manière totalement irréaliste. Dans Switched at birth, on échappe au cliché du « viol de fond de ruelle » pour être confronté.e au problème très actuel des viols sur les campus universitaires.

Le plus important est le fait que le viol soit commis par l’incarnation même du « bon gars » (qui est d’ailleurs un ami de la victime). C’est son trait caractéristique depuis son apparition dans la série, et on ne s’attend pas du tout (si l’on croit que seuls les monstres violent) à ce qu’il devienne « le violeur ».

Par ailleurs, le viol a lieu alors que la victime est trop soule pour consentir. Ainsi, elle a de la difficulté à reconnaitre qu’il s’agit réellement d’un viol, et croit plutôt avoir commis une erreur, puisqu’elle considère qu’elle a trompé son copain. C’est sa mère qui, entendant l’histoire sans savoir qu’elle concerne sa fille, déclare catégoriquement qu’il s’agit d’une agression sexuelle. Plutôt que d’être utilisé pour illustrer le manque de crédibilité des femmes qui dénoncent un viol, cette incertitude de la victime montre bien à quel point il peut être difficile de comprendre qu’on a été victime d’un viol.

Finalement, les enjeux associés à une dénonciation de viol sont explorés de façon intéressante. On voit que, même lorsque les personnes en position d’autorité ont de bonnes intentions, les mécanismes institutionnels revictimisent la survivante d’agression sexuelle qui vit beaucoup de victim blaming. Alors que son viol a été rapporté sans son consentement, la jeune fille devient le sujet d’attaques en ligne de la communauté étudiante et est forcée à participer à une enquête avant même que le moindre soutien ne lui soit offert.

Le seul aspect totalement invraisemblable est la conséquence vécue par le violeur, qui donne l’impression que le système prend le parti de la victime. Dans la vraie vie, l’écrasante majorité des violeurs ne sont jamais punis.




La série Switched at birth soulève de nombreux autres enjeux, notamment l’éducation sexuelle dans les école, l’importance des liens génétiques et les droits des pères, mais il faudra pour tous les connaitre regarder cette excellente série. En début d’article, j’ai annoncé que cette série avait changé ma vie. Elle m’a en effet incitée à apprendre la langue des signes québécoises et la langue des signes américaines, que je pratique aujourd’hui, un an après avoir vu la série (pour la première fois), quotidiennement.


Pour connaître mon classement de 23 séries de la plus à la moins féministe, c'est par ici.
Pour une introduction à la culture Sourde et aux langues des signes, lisez cet article.
Vous pouvez aussi lire mes critiques de The 100, Downton Abbey et Once Upon a Time in Wonderland.
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Cinq questions pour comprendre la parité


1)      Qu’est-ce que la parité ?

On appelle « parité » la situation d’un groupe où les femmes sont représentées de façon juste. On applique le plus souvent le concept de parité à des groupes en position de pouvoir, bien qu’il puisse permettre d’évaluer n’importe quel groupe ou liste. Plus précisément, on utilise généralement l’un de ces trois critères :

·         Entre 40 et 60% de femmes, ce qu’on appelle la « zone de parité ». Une critique possible de ce barème est que, si on impose la zone de parité, il est fort probable que la plupart des groupes se contentent d’un 40% de femmes pour 60% d’hommes, ce qui demeure un écart significatif.

·         Exactement 50% de femmes, ce qui donne généralement de meilleurs résultats que le 40-60%. Une critique demeure cependant, puisque cela empêche de former des groupes majoritairement composés de femmes, voire des groupes exclusivement féminins qui peuvent être adéquats ou même nécessaires dans certaines circonstances (par exemple, pour un groupe représentant des infirmières(ers) ou des sages-femmes, ou alors à la direction d’un centre pour femmes victimes de violence).

·         Au moins 50% de femmes, ce qui permet des groupes majoritairement ou exclusivement féminins mais exclut les boys’ club. C’est la définition que j’utilise. Bien qu’on pourrait porter à croire que cela désavantage les hommes, il faut comprendre trois choses:

o   1 : Dans la société actuelle, il n’y a pas de surreprésentation et de contrôle quasi-exclusif des femmes dans les médias, la politique, l’économie ou tout autre lieu de pouvoir. Les hommes n’ont pas besoin d’être protégés par une mesure de parité puisqu’une « domination féminine » des institutions est très improbable.

o   2 : Même si l’on se retrouve effectivement face à des groupes majoritairement féminins, ils ne sont pas problématiques puisqu’ils ne résultent pas d’une domination sociale et ne perpétuent pas un système oppressif millénaire.

o   3 : Dans certains contextes, un groupe exclusivement féminin peut être nécessaire, par exemple pour diriger le mouvement féministe. S’ils existent, les groupes qui sont justifiés d’être exclusivement masculins sont beaucoup plus rares. 

Notez que ces définitions n’empêchent pas la présence de personnes de genre autre que masculin au féminin, en autant qu’il y ait 40, 50 ou au moins 50% de femmes. Il est également possible de formuler ces barèmes « à l’envers », et de parler de maximum 60, exactement 50 ou maximum 50% d’hommes. Les personnes non binaires sont alors comptées avec les femmes comme représentant les genres marginalisés.
Source: http://www.rse-magazine.com/photo/art/default/4134886-6277562.jpg?v=1335533318
[Description d'image: découpage de style ribambelle de quatre silhouettes stéréotypiquement masculines ou féminines, en alternance. En raison de leurs jambes écartées, les bonhommes bleus représentant les hommes prennent quand même plus de place que les femmes....]



2)      Quels sont les bénéfices de la parité ?

La parité a d’innombrables bénéfices, dont voici seulement quelques exemples :

·         Pour les femmes, la parité :

o   Permet d’accéder à un poste convoité qui aurait sinon été difficile d’accès pour une femme

o   Permet de réduire la division sexuelle du travail qui attribue aux femmes les tâches moins rémunérées et valorisées

o   Permet de réduire l’influence du patriarcat en accordant plus de pouvoir collectif aux femmes

o   Permet aux femmes d’être en nombre suffisant (qu’on appelle « masse critique ») pour apporter des changements dans l’organisation et être suffisamment à l’aise pour partager leurs idées (une seule femme dans une salle pleine d’homme ne risque pas de s’exprimer)

o   Permet de pulvériser le plafond de verre (vous savez, ce problème « insoluble » depuis des siècles ?)
o   Permet de modifier l’imaginaire populaire et la manière dont on se représente les personnes en position de pouvoir

o   Permet de réduire les inégalités économiques de genre qui ont mille et une conséquences dans tous les aspects de la vie des femmes (y compris la violence conjugale)

·         Pour le groupe, la parité :

o   Permet une plus grande mixité, ce qui peut être considéré comme un bénéfice en soi

o   Permet de bénéficier des personnes réellement les plus compétentes, plutôt que d’avoir des hommes moins compétents mais favorisés par les systèmes formels et informels de recrutement

o   Permet, selon certaines études, une plus grande productivité, plus de créativité, et, globalement, de meilleurs résultats

o   Permet à l’entreprise de bénéficier des changements qu’apportent souvent les femmes dans un milieu de travail, par exemple des horaires de travail plus sains, des conditions plus sécuritaires, des congés parentaux, etc. 



Avouez : vous commencez à vous demander, vous aussi, comment on peut être contre quelque chose d’aussi magique? (Réponse en un mot : sexisme)



3)      Parité et quotas sont-ils des synonymes ?

Non. La parité est descriptive : un groupe est paritaire ou il ne l’est pas. Les quotas sont quant à eux une mesure qui peut être adoptée pour mettre en place cette parité – il s’agit donc d’une action ou d’un outil. Il est donc possible d’avoir la parité sans avoir de quotas. Par exemple, les étudiant.e.s en droit au Québec forment un groupe paritaire, sans que des quotas ne soient utilisés dans le processus d’admission.

Cependant, il est souvent nécessaire d’utiliser des quotas pour arriver à la parité dans des lieux de pouvoir ou de prestige. Certaines personnes s’entêtent à affirmer que les quotas ne sont pas nécessaires puisque les femmes investiront « naturellement » les lieux de pouvoirs et que le changement doit se faire progressivement. Nouvelle choc : on est en 2016 et la parité ne s’est pas encore réalisée. La parité « naturelle » peut prendre des siècles à se réaliser, alors que l’emploi de quotas est une mesure quasi-instantanée. Par exemple, si l’on compare les partis politiques qui se disent ouverts aux femmes à ceux qui ont instauré des mesures de parité stricte par des quotas, on voit bien que les quotas sont infiniment plus efficaces.



4)      Parité et discrimination positive sont-ils synonymes ?

Comme pour les quotas, on confond souvent la discrimination positive avec la parité, alors qu’il ne s’agit encore une fois que d’une manière possible de réaliser la parité. La discrimination positive consiste à préférer la candidature féminine lorsqu’une candidate et un candidat ont exactement le même niveau de compétences (contrairement aux dires masculinistes, la discrimination positive ne diminue donc pas la compétence. Je vais le répéter un peu plus fort pour les jeunes libéraux dans le fond de la salle : LA DISCRIMINATION POSITIVE NE DIMINUE PAS LA COMPÉTENCE. Merci). Notons qu’on peut également appliquer la discrimination positive dans d’autres contextes, notamment pour l’évaluation de la candidature d’une personne racisée face à une personne blanche.

La discrimination positive est souvent critiquée comme étant injuste envers les personnes ne vivant pas d’oppression (les pauvres!). Il s’agit cependant d’une mécompréhension du principe (d’accord, parfois c’est aussi de la mauvaise foi). Étant donné notre société patriarcale, nous avons tou-te-s tendance à favoriser les hommes par rapport aux femmes. Ainsi, dans l’extrême majorité des cas, un homme et une femme de même compétence seront perçu-e-s comme étant de compétences différentes, en raison d’un biais positif associé aux hommes. Par déduction logique, lorsqu’une employeuse ou un employeur considère qu’un homme et une femme sont exactement du même niveau de compétence, on peut être assuré-e-s que la femme est en réalité plus compétente. Il est donc tout à fait juste qu’elle obtienne le poste. La discrimination positive compense la discrimination négative vécue par la femme, de manière à s’équilibrer à peu près pour donner une processus égalitaire (certes, on est probablement loin de l’équilibre, mais c’est un pas dans la bonne direction).

Même si vous vivez sous une roche et que vous considérez que les gens ne sont pas biaisés par le patriarcat, la discrimination positive est justifiée pour compenser le fait que les femmes ont moins d’opportunités et plus d’embûches dans leur parcours professionnel (exclusion des réseaux de type boys’ club, prise en charge de davantage de tâches ménagères et de soins des enfants et des aîné-e-s, moins de financement pour les programmes qui leur sont dédiés, sous-rémunération, surmédicalisation, dévalorisation du travail féminin, et mille et une autres choses).



5)      Est-ce que la parité nuit aux femmes ?

Une des critiques les plus classiques de la parité est qu’elle nuirait aux femmes (il y a en effet une forte tendance à accuser les féministes de nuire à leur propre cause, que l’on peut observer concernant à peu près toutes les revendications et accomplissements féministes). L’idée est que la femme qui a eu un poste en raison de quotas ou d’une politique de discrimination positive ne se sentirait pas compétente et pas légitime dans sa position, et qu’il en résulterait une angoisse qui serait encore pire que de ne pas avoir l’emploi. Cette critique est infondée pour plusieurs raisons :

·         L’employeur-euse ne va pas voir une femme en lui disant : « si j’avais eu le droit de construire mon milieu professionnel comme un club de golf, je ne t’aurais pas employée ». Lorsque la parité est utilisée dans une perspective globale, il n’y a aucune raison pour qu’une femme soit identifiée comme « celle qui ne serait pas rentrée sinon ».

·         Les femmes vivent déjà le « syndrome de l’imposteur » (qui diantre a eu l’idée de créer cette expression au masculin?). Devrait-on revenir en arrière et empêcher les femmes de travailler pour protéger leurs pauvres cœurs fragiles de cet atroce sentiment?

·         Plus sérieusement, la discrimination positive ou les quotas ne font pas que corriger le problème de surreprésentation masculine – iels le résolvent. De plusieurs façons, notamment en créant des mentores potentielles, en permettant aux femmes de changer les cultures institutionnelles par le nombre et en créant des modèles féminins dans l’imaginaire populaire, la parité facilite l’intégration des femmes dans les lieux de pouvoir. Ainsi, si  l’on prenait la peine d’imposer des mesures de parité impérative, il est fort probable qu’on n’en ait plus besoin d’ici peu de temps. Même si c’était vrai que la parité mettait certaines femmes temporairement mal à l’aise, cela ne durerait pas tout en ayant des effets bénéfiques profondément transformateurs pour notre société.

·         Si des femmes se sentent mal d’occuper un poste en raison d’une mesure de parité, c’est sans doute parce que de nombreuses personnes continuent de présenter la discrimination positive ou les quotas comme problématiques et nuisant à la compétence. Il est donc assez circulaire de s’opposer à la parité parce que des femmes pourraient aussi avoir une perception négative de la parité. Mieux vaut réaffirmer les bénéfices de la parité et comprendre que les femmes qui obtiennent des positions soi-disant « à cause » de la parité méritent entièrement leur place.

·         Et qu’en est-il des hommes qui occupent des postes parce qu’ils sont favorisés par un système patriarcal et par l’absence de parité? Je n’ai vu aucun président de compagnie, aucun député, aucun administrateur démissionner de son poste parce que l’angoisse quant à son niveau de compétence l’empêchait d’exercer son travail… Tiens, tiens…



6)      As-tu un bonus pour tes chères lectrices et lecteurs?

Oui! J’aimerais qu’on arrête de dire que la parité sert à résoudre la « sous-représentation des femmes » dans différents milieux et lieux de pouvoir. Essayons de plutôt parler de la « surreprésentation des hommes », qui pointe du doigt la facette masculine du problème. Il faut que les hommes prennent leur responsabilité concernant cet enjeu. Lorsque des hommes acceptent de siéger sur un comité masculin, de participer à une conférence masculine, de militer dans un parti politique masculin, ils prennent la place d’une femme. La parité est certes un problème systémique, mais cela ne signifie pas que les hommes ne sont pas responsables individuellement. Changeons notre façon de parler pour témoigner du fait que les hommes doivent faire leur part dans la lutte pour l’égalité, et que cette part commence en renonçant à des privilèges fort appréciables pour eux, mais souvent injustement acquis au détriment des femmes.




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5 questions pour comprendre la culture du viol

À l’occasion de mon 100e article sur ce blogue (!!!!), j’ai décidé de changer un peu de ton. Depuis que j’ai commencé à écrire il y a deux ans, je répète périodiquement l’affirmation suivante : « je ne fais pas de ‘féminisme 101’ ». Et pourquoi pas?

Cet article est une introduction au concept de la culture du viol. Si vous l’aimez, j’en rédigerai d'autres du même type sur différentes notions féministes, alors n’hésitez pas à vous manifester!

La culture du viol est un phénomène qui génère énormément de controverse. Du côté féministe, une fois qu’on la comprend, il devient impossible de ne pas en voir les manifestations partout dans notre vie et dans la société. Du côté antiféministe, c’est l’ennemi juré numéro 1 – non pas la culture du viol, mais le fait qu’on la nomme. En effet, les masculinistes traduisent la culture du viol par « les féministes voient le viol partout », ou encore « les féministes croient que tous les hommes sont des violeurs ». Bien sûr, il est permis de croire que ceux qui s’indignent le plus fort sont eux-mêmes des violeurs

Non seulement la culture du viol est-elle un concept fondamental pour comprendre le patriarcat, il s’agit donc aussi d’un excellent filtre pour démasquer les antiféministes et certains faux-féministes. Mais encore faut-il la comprendre. Voici donc les bases de la culture du viol.

1)      Qu’est-ce que la culture du viol?
La culture du viol est un concept féministe utilisé pour caractériser une société (la nôtre) où le viol, l’agression sexuelle et le harcèlement sexuel sont banalisé.e.s, voire encouragé.e.s. Une telle société crée un climat propice au contrôle du corps des femmes par les hommes. Voici certains de ses présupposés et conséquences :

·         Le viol est fréquent et banalisé, et ce, même si on prétend que le viol est un crime grave (double discours)

·         Les victimes de viol sont blâmées (victim blaming)

·         Les victimes de viol ne sont pas crues

·         Les stéréotypes sur le viol sont très présents

·         Le système exige des victimes de viol qu’elles rapportent le crime, tout en leur fournissant un processus hostile

·         Le viol est encouragé subtilement (ou pas) dans la culture populaire

·         Les violeurs sont glorifiés, ou du moins excusés (notamment, en raison de leur statut)

·         L’habillement et la présentation des femmes et des petites filles est contrôlé

·         Un sentiment d’insécurité est cultivé chez les femmes relativement aux inconnus et au monde extérieur (malgré que 80% des agresseurs soient connus de leur victime)

·         Les femmes ont la responsabilité de prévenir le viol

·         Beaucoup, beaucoup de personnes ignorent ce que signifie le consentement

Lorsqu’on rencontre ce concept pour la première fois, il peut être difficile de croire qu’on vit dans une société où le viol est effectivement encouragé. Il est alors utile d’apprendre à reconnaitre les manifestations concrètes de la culture du viol dans notre vie quotidienne.


2)      Comment la culture du viol se manifeste-t-elle dans la vie de tous les jours?

Tous les jours, des femmes sont violées.

Bien que cela aille de soi, il ne faut pas oublier cette première manifestation de la culture du viol.

D’autres exemples :

·         Les films romantiques présentent la « quête » amoureuse d’un homme qui poursuit une femme malgré son refus initial (harcèlement). Sa persévérance est qualifiée de romantique et finalement récompensée lorsque la femme réalise qu’en réalité, c’est l’homme de sa vie (non veut dire oui)

·         Dans les films, on voit très rarement le consentement des femmes être exprimé. Des centaines de films présentent des scènes « romantiques » qui mettent en scène une agression sexuelle, sans que le public ne s’en rende compte

·         Les livres Twilight et 50 nuances de Grey (50 shades of Grey) sont extrêmement populaires malgré que les personnages féminins principaux y vivent de la violence conjugale « romantique »

·         Bien que le viol soit un problème colossal, la plupart des pays et provinces n’ont pas de programme satisfaisant d’éducation sexuelle et au consentement dans les écoles (et de tels programmes font face à une forte opposition)

·         Lors des initiations universitaires, les étudiant-e-s sont incité-e-s à crier des chansons qui banalisent et tournent en blague le viol et la pédophilie

·         De nombreux jeux vidéos présentent les femmes comme des récompenses pour les actions des hommes

·         Les femmes qui disent  « non » sont accusées de mettre les hommes dans la friend zone


·         La chanson de Noël « Baby it’s cold outside » est populaire 


·         Des publicités sexistes utilisent se servent du viol pour vendre [IMAGE]

·         Les femmes qui prennent la parole sur internet, les journalistes et les activistes femmes sont constamment menacées de viol

·         Le viol en prison est une blague

·         Le vocabulaire utilisé pour parler du viol blâme les victimes : par exemple, « se faire » violer plutôt que « violer » ou « être violée »

·         Les auteurs de violences sexuelles et conjugales sont dépeints comme des victimes dans les médias (voir cet article et cet article)

·         Parlez de viol ou de harcèlement sexuel à une personne de votre entourage prise au hasard, et sa première question concernera probablement l’habillement de la victime


3)      Pourquoi la culture du viol est-elle sexiste?
Puisque le viol est majoritairement commis par des hommes sur des femmes (environ 80%), les femmes sont les principales victimes de la culture du viol. Par ailleurs, la culture du viol chevauche d’autres produits dérivés du patriarcat, comme le salopage (slut shaming) – ils s’intensifient mutuellement pour affecter même les femmes qui ne sont pas victimes de viol dans de nombreux aspects de leur vie. Certaines conséquences de la culture du viol affectent cependant également les hommes victimes de violences sexuelles.

La culture du viol est, en corolaire, un privilège masculin. Les hommes n’aiment pas penser qu’ils en bénéficient, surtout s’ils se perçoivent comme un « bon gars » qui ne commettrait jamais un tel crime. Cependant, même sans violer, les hommes retirent des avantages de la culture du viol :

·         La peur du viol influence significativement le comportement des femmes, en les incitant à ne jamais contrarier les hommes

·         La peur du viol garde les femmes prisonnières de leurs maisons, ce qui octroie par défaut l’espace public aux hommes (pour une description de la manière dont la peur du viol affecte la vide quotidienne des femmes, vous pouvez lire cet article - mon plus populaire!)

·         La culture du viol crée une solidarité masculine qui assure aux hommes un fort soutien même s’ils se comportent de façon inacceptable

·         La culture du viol pose des obstacles à l’avancement professionnel, économique et politique des femmes, ce qui maintient les hommes dans leur position privilégiée (contrôle des institutions politiques, scolaires et juridiques, promotions et sur-rémunération, etc.).

·         La culture du viol permet aux hommes un grande latitude de comportements dominants dans une relation amoureuse qui ne sont pas considérés socialement comme de la violence conjugale


4)      Comment puis-je combattre la culture du viol?
Le plus important, pour combattre la culture du viol, est de la comprendre et d’apprendre à reconnaitre ses manifestations. Informez-vous! De nombreuses blogueuses ont écrit sur la culture du viol : vous pouvez commencer par là. Attention : il y a beaucoup de désinformation masculiniste sur le sujet, il vaut mieux rechercher des articles sur des sites féministes.

Quelques pistes pour commencer :


·         Les recommandations de Guerrilla Feminism ici et ici (en anglais)

·         Les articles que vous trouverez sur des blogues et pages fiables comme Je suis féministe, les Hyènes en jupons et Je suis indestructible.

·         Mes articles en lien avec la culture du viol, par exemple:

Il est notamment important de comprendre comment la culture du viol interagit avec d’autres systèmes d’oppression comme le racisme et le capacitisme.

Source: https://www.facebook.com/starchildstela/photos/a.253208748164308.1073741827.253204088164774/575733735911806/?type=3&theater

[Description d'image: dessin de l'artiste Starchild Stella qui présente deux femmes devant lesquelles se trouve une bannière avec l'inscription "Je supporte les survivant.e.s". L'image est en couleurs pastel.]
Une autre façon de lutter contre la culture du viol est de soutenir les survivantes d’agression sexuelle et d’adopter des postures et valeurs qu’on appelle « pro-survivantes » :

·         Croire les victimes sur parole, par défaut, et ête à l'écoute de leurs besoins

·         Ne pas se porter à la défense des hommes accusés de viol en brandissant la « présomption d’innocence »

·         Ne pas faire des commentaires ou poser des questions qui suggèrent la responsabilité de la victime, comme « elle n’aurait pas dû boire autant » ou « qu’est-ce qu’elle portait? »

·         Ne pas exiger des survivantes qu’elles racontent des détails de leur agression (à vous ou à la police) 

·         Considérer que chaque agression sexuelle est grave

Intégrez ces connaissances et ces valeurs en paroles et actions :

·         Ne JAMAIS menacer une femme de la violer

·         Éliminer de son vocabulaire les expressions sexistes en lien avec le viol

·         Ne pas suivre ou donner l’impression de suivre une femme dans la rue

·         Lorsqu’une femme dit « non » (ou « je ne sais pas », ou « pas vraiment »…), ne pas redemander et la laisser tranquille

·         Parler de culture du viol aux hommes dans votre entourage


5)      Quel est l’alternative à la culture du viol?

Pour faire obstacle à la culture du viol, les féministes ont imaginé une culture du consentement, où le consentement est valorisé. Dans une telle culture, il est primordial de s’assurer du consentement d’une autre personne avant de la toucher. On comprend que le consentement doit être continu, répété, clairement affirmé, et que la communication est donc nécessaire entre deux partenaires. Par ailleurs, le consentement ne concerne pas seulement l’activité sexuelle – mais ce sera pour un autre article.



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